4 nominations. Le prochain président héritera de toutes.
Décryptage #19 - Macron part. Ses nominations restent.
Le 9 février 2026, François Villeroy de Galhau a annoncé sa démission de la Banque de France. Son mandat courait jusqu’en octobre 2027. Il lui restait 20 mois.
La raison invoquée : prendre la tête d’une fondation caritative pour les jeunes en difficulté. La décision a surpris les marchés. Elle a aussi déplacé une responsabilité précise : la nomination de son successeur, qui revenait de droit au vainqueur de l’élection présidentielle d’avril 2027, passe entre les mains d’Emmanuel Macron.
Ce départ n’est pas isolé. Entre février 2025 et mai 2026, quatre nominations ont été prononcées à la tête d’institutions dont les mandats dépassent largement l’échéance de 2027. Conseil constitutionnel, Cour des comptes, Conseil d’État, Banque de France. Quatre postes. Quatre personnes choisies par le président sortant. Quatre mandats que son successeur ne pourra pas toucher, ou presque.
Le mécanisme mérite d’être lu institution par institution.
Les quatre nominations
Conseil constitutionnel. Le 20 février 2025, Macron nomme Richard Ferrand membre et président du Conseil constitutionnel, en remplacement de Laurent Fabius. Ferrand était secrétaire général d’En Marche ! en 2016, puis président de l’Assemblée nationale de 2018 à 2022. Sa nomination a été approuvée à une voix près par les commissions des lois des deux chambres ; le seuil de blocage est fixé aux trois cinquièmes des suffrages exprimés. Son mandat est de 9 ans, non renouvelable. Il restera en poste jusqu’en mars 2034, soit 7 ans après l’élection présidentielle de 2027.
Le Conseil constitutionnel valide les candidatures à l’élection présidentielle, surveille la campagne, et proclame les résultats. Ses décisions sont prises à la majorité des membres présents, avec voix prépondérante du président en cas d’égalité. Ferrand préside, mais 6 des 9 membres ont été nommés par d’autres autorités que lui. Les délibérations sont secrètes ; les opinions dissidentes ne sont pas publiées.
Cour des comptes. Le 11 février 2026, Macron nomme Amélie de Montchalin première présidente de la Cour des comptes. Elle était ministre des Comptes publics en exercice au moment de sa nomination. Le mandat du premier président n’a pas de durée fixe. Il se termine à la retraite, sauf révocation. Le mandat est irrévocable. Des sénateurs socialistes ont déposé en février 2026 une proposition de loi pour le limiter à 9 ans : le texte n’a pas été adopté.
La Cour des comptes produit des rapports sur les finances publiques. Elle n’a aucun rôle dans le processus électoral.
Conseil d’État. Le 6 mai 2026, Macron nomme Marc Guillaume vice-président du Conseil d’État, à compter du 21 mai. Une précision s’impose sur le titre : le président du Conseil d’État est, en droit, le Premier ministre. En son absence, le garde des Sceaux. En pratique, ni l’un ni l’autre ne siègent. Le vice-président dirige l’institution au quotidien : il en est le vrai patron. Guillaume succède à Didier-Roland Tabuteau, lui aussi nommé par Macron, en janvier 2022. Le mandat de vice-président n’a pas de durée légalement définie. Il se termine à la retraite ou sur décision du gouvernement en place. Aucun vice-président n’a été révoqué depuis 1945.
Le Conseil d’État est juge administratif suprême et conseiller juridique du gouvernement. Il n’a pas de rôle dans le processus électoral présidentiel.
Banque de France. Le 9 mai 2026, Macron propose Emmanuel Moulin, secrétaire général de l’Élysée, pour succéder à Villeroy de Galhau. La nomination a été actée malgré l’opposition de 54 % des parlementaires, insuffisante pour la bloquer : le seuil de rejet est fixé aux trois cinquièmes. Le mandat de gouverneur est de 6 ans. Moulin restera en poste jusqu’en 2032, soit au-delà du prochain quinquennat complet.
La Banque de France exécute la politique monétaire de la BCE sur le territoire français et supervise les établissements financiers via l’ACPR (Autorité de contrôle prudentiel et de résolution). Son gouverneur siège au
Conseil des gouverneurs de la BCE, où les décisions de politique monétaire pour les 20 pays de la zone euro sont prises à la majorité. Il n’y a pas de voix prépondérante, mais une voix qui compte.
Ce que « irrévocable » veut dire
Le mot revient dans les textes officiels sur la Cour des comptes. Le mandat du premier président est irrévocable. L’argument est celui de l’indépendance : un juge des finances publiques qui peut être démis par le gouvernement dont il contrôle les comptes ne présente pas les garanties suffisantes.
C’est cohérent. C’est aussi ce qui rend la nomination de Montchalin difficile à défaire.
Amélie de Montchalin a 44 ans. Elle a pris ses fonctions le 23 février 2026. Son mandat n’a pas de terme légal. Des sénateurs socialistes ont déposé en février 2026 une proposition de loi pour le limiter à 9 ans : le texte n’a pas été adopté. En l’état du droit, elle peut rester rue de Cambon jusqu’à la retraite. Un gouvernement qui voudrait la remplacer avant ce terme aurait une seule option : lui proposer une autre nomination qu’elle accepte. Si elle refuse, elle reste.
Le Conseil constitutionnel fonctionne différemment. Le mandat de Richard Ferrand est de 9 ans, non renouvelable, avec un terme fixé à mars 2034. C’est une limite claire. Mais la révocation est impossible pendant le mandat, sauf procédure disciplinaire pour faute grave, une voie qui n’a jamais été utilisée dans l’histoire du Conseil. En cas d’égalité des voix lors d’une délibération, Ferrand a voix prépondérante. C’est le seul moment où sa voix compte double.
Le Conseil d’État est le cas le plus ouvert. Le mandat de Marc Guillaume n’a pas de durée légale. Il est techniquement révocable par décret du gouvernement suivant, mais aucun vice-président n’a été révoqué depuis 1945. En pratique, la révocation existe dans les textes. Elle n’existe pas dans la culture institutionnelle.
La Banque de France est le seul cas avec une durée définie : 6 ans, jusqu’en 2032. Le mandat d’Emmanuel Moulin court au-delà du prochain quinquennat complet. Il n’est pas révocable pendant sa durée, sauf faute grave.
Quatre institutions. Quatre régimes juridiques différents. Un point commun : dans chacun des cas, le prochain président de la République prendra ses fonctions avec des têtes qu’il n’a pas choisies.
Un précédent
En février 2007, Jacques Chirac nomme Jean-Louis Debré président du Conseil constitutionnel. Trois mois plus tard, Nicolas Sarkozy est élu. Debré reste en poste jusqu’en mars 2016, soit neuf ans, couvrant intégralement le quinquennat de Sarkozy et la première moitié de celui de Hollande. Dans ses mémoires publiés en 2016, Debré décrit ses « rapports difficiles » avec le président que son prédécesseur avait installé face à lui.
La mécanique n’est pas nouvelle. Ce qui change en 2025-2026, c’est l’étendue : quatre institutions touchées en 15 mois, avec des durées de mandat qui dépassent chacune l’élection de 2027.
Le prochain président héritera d’un Conseil constitutionnel dont il ne peut pas changer le président avant 2034. D’une Cour des comptes dont la première présidente peut rester en poste sans limite de temps. D’un Conseil d’État dont le vice-président est nommé pour une durée indéfinie. D’une Banque de France dont le gouverneur est en place jusqu’en 2032, avec un siège au Conseil des gouverneurs de la BCE.
La question n’est pas de savoir si ces personnes feront mal leur travail. Rien ne permet de l’affirmer, et ce n’est pas l’objet. La question est plus simple : sur quatre institutions dont les têtes ont été nommées par son prédécesseur, quelle marge d’action réelle reste-t-il au président élu en 2027 ?
Sur le Conseil constitutionnel, la Cour des comptes et la Banque de France, aucune marge avant les termes respectifs de 2034, indéfini, et 2032. Sur le Conseil d’État, une révocation est théoriquement possible, elle ne s’est pas produite depuis 1945.
Ce n’est pas un blocage absolu. Ces institutions fonctionnent de façon collégiale ou dans des cadres contraints par le droit européen. Mais le prochain président gouvernera avec des interlocuteurs institutionnels qu’il n’a pas choisis, pour des durées qui dépassent son propre mandat.
C’est une donnée de mécanique. Elle vaut pour tout président sortant qui nomme en fin de mandat. Elle vaut aussi pour tout président entrant qui prend ses fonctions avec un paysage institutionnel déjà composé.
Mon maître horloger parlait du réglage d’une montre de précision.
Un mouvement bien réglé ne donne pas l’heure exacte au moment où on le règle. Il est réglé pour compenser la dérive future : la pression atmosphérique, la température, l’usure progressive des pivots. Le régleur travaille pour dans six mois, pour dans deux ans. Pas pour maintenant.
Ce n’est pas lui qui portera la montre.
Il parlait, sans le savoir, de nominations.
Pierre — Chroniques en Marge
Pour les inadaptés lucides
Sources



