
J’avais déjà un pied dehors de la banque libanaise où je travaillais. Elle ressemblait à un casino.
Alors quand l’entretien s’est présenté, chez ce banquier privé genevois, je n’ai pas hésité.
La porte de l’hôtel particulier s’ouvrait au simple effleurement. Une lourde porte de bois, des ferrures anciennes, une enseigne en laiton poli à l’angle d’un square ombragé par un tilleul centenaire.
À l’intérieur, un petit salon élégant. Un portier qui connaissait chaque employé par son prénom.
Une entrée pour les clients et ces Messieurs. Une autre, beaucoup plus petite, pour les employés.
Rien à voir avec le clinquant moyen-oriental que je quittais.
La banque privée genevoise fonctionne sur un principe simple : préserver le patrimoine de ceux qui ont les moyens d’y accéder.
Deux mondes s’y côtoient. Les grandes maisons, connues de tous. Et les petites, plus discrètes, où j’allais rester trois ans.
Y ouvrir un compte demandait une recommandation et quelques millions de francs suisses à investir. Y travailler demandait, disait-on, un coup de chance.
Je pensais avoir trouvé le mien. Il allait me coûter très cher.
L’apprentissage
Les deux premières années, j’ai appris les codes.
La machine à timbrer datait d’une époque où seul le papier faisait foi. Une horloge à calibrer chaque semaine, une carte par employé, de l’encre à compléter. Elle n’avançait que par tranches de deux minutes, une marge que personne ne réclamait jamais : deux minutes de travail gratuit par jour, offertes sans même y penser.
L’ordinateur IBM S38 et son logiciel maison.
La déférence envers les clients, reçus par leur prénom et escortés jusqu’au bureau de leur gestionnaire, sourire vissé au visage.
Une équipe informatique soudée. Un métier de concepteur que j’ai appris à aimer.
Puis l’établissement a changé de raison sociale.
Un nouveau nom est apparu sur la plaquette. Cet associé en a pris le contrôle.
Major dans l’armée suisse, il commandait ici comme là-bas. Sa réputation, dans la banque, le précédait déjà largement.
Il a rénové son bureau, l’a tendu de feutre vert foncé comme il convenait à son nouveau rang. L’odeur de cigare s’y est incrustée avec lui, comme pour sanctifier cet espace de commandement.
Il s’y est installé avec l’assurance d’un homme qui ne doute jamais, et n’a plus rien à prouver, sauf à lui-même. Un homme habitué à ce que personne ne lui résiste.
C’est dans son nouvel antre que je l’y découvrirai hautain, coléreux, plein de morgue. Suffisant avec ceux qu’il jugeait en dessous de lui, prêt à écraser la moindre contrariété d’un ton méprisant.
Je ne savais pas encore que je serais, bientôt, sa prochaine contrariété.
Le secrétaire général
Il a commencé par m’inviter en son bureau pour m’offrir ce qu’il présentait comme une opportunité flatteuse : devenir son secrétaire général.
Son précédent analyste venait d’être écarté. J’aurais dû me méfier davantage.
Mon nouveau bureau, un ancien petit salon avec cheminée, a été vidé de tout sauf d’une chaise inconfortable, d’un téléphone et d’un bip à porter à la ceinture.
Pas d’ordinateur, aucune description de poste. Rien qui aurait pu me dire ce qu’on attendait de moi.
Le premier jour, le bip a sonné avant que je n’aie eu le temps de m’asseoir.
“Vous êtes où ? Descendez dans mon bureau.”
Pas de bonjour, pas de civilités. Un ordre sec, suivi d’instructions que je ne comprenais pas, puis d’un “Exécution” qui interdisait toute question.
Je repartais avec une mission dont je ne savais rien, sinon qu’elle existait.
Je pensais à cette histoire américaine qu’on cite dans les écoles de commerce, “Une lettre pour Garcia” : un lieutenant reçoit l’ordre de porter un message à un général caché quelque part à Cuba, sans autre indication, et l’exécute sans poser une question. On en a fait l’éloge de l’initiative.
J’ai voulu faire pareil. Je suis allé m’informer auprès des collègues, glaner un indice, une piste, n’importe quoi qui aurait pu éclairer l’ordre du jour.
Il l’a mal pris. “Je vous interdis de déranger mes employés !”
L’initiative qu’on célébrait dans les écoles de commerce, chez lui, s’appelait de l’insubordination.
J’ai donc appris à deviner seul. Le bip sonnait entre-temps : “Où êtes-vous ? Où est le dossier ?” Il savait très bien duquel il parlait. Il oubliait, chaque fois, de le préciser, et je devais me débrouiller, seul, pour le trouver.
Je ne dormais plus vraiment. Chaque soir, je redoutais le bip du lendemain, l’ordre impossible qui allait suivre, sans savoir lequel ni pourquoi.
Un soir, en partant pour attraper mon train, il m’a intercepté.
“Vous partez déjà ? Vous êtes à mi-temps ?”
Je venais de faire une journée complète. Ce n’était pas la dernière remarque de ce genre.
Une fois par semaine se tenait un conseil de gestion, entre associés et gestionnaires, analystes, chef de bourse et secrétaires compris.
En tant que “secrétaire général”, je m’y suis cru implicitement invité.
Ça n’a pas plu du tout à ce Monsieur. Je ne lui avais pas demandé l’autorisation.
Il m’a mis à la porte sur-le-champ, avec un “Vous avez certainement du travail !” assez sonore pour que toute la pièce l’entende et devienne témoin de son autorité.
Je suis sorti en claquant la porte.
Cet homme, si sûr de commander entre ces murs, allait bientôt découvrir que son autorité s’arrêtait à la porte de la banque.
New York
Même hors de son bureau, il ne descendait pas de son piédestal.
Un voyage à New York, quelques mois plus tard, le lui a montré malgré lui.
À Genève, le taxi venait à lui sur commande. À New York, il fallait le héler dans la rue, comme tout le monde.
Un passant noir est monté avant lui, sans un regard.
À son retour, il m’a raconté la scène, encore incrédule que cet homme ait ainsi pu ignorer son statut d’associé de banque privée genevoise, et lui passer devant sans demander la permission.
Ce n’était pas la file d’attente qui l’avait choqué. C’était de découvrir qu’à New York, il n’était personne.
Rentré à Genève, il a semblé vouloir se rappeler, et me rappeler, qui commandait ici.
Le choix
Une chose ne dépendait pas de son bip ni de ses ordres : le calendrier de la Swiss Banking School (aujourd’hui Swiss Finance Institute), fixé depuis deux ans, avec un diplôme au bout. Il ne restait qu’une dernière étape, prévue en août.
L’associé m’a annoncé une “grande manœuvre” pour cette période précise. J’ai fait remarquer que ma dernière session de formation tombait la même semaine.
Il est devenu écarlate. “C’est moi qui commande ici. Vous reportez votre école d’un an. Moi ou l’école : choisissez.”
Je n’ai pas eu besoin de réfléchir longtemps. J’ai choisi l’école.
Il ne s’attendait pas à cette résistance.
“Il fallait me demander. Je vous l'aurais peut-être accordé”, a-t-il lâché, furieux d’avoir perdu une partie qu’il croyait déjà gagnée.
J’ai été relégué, avec effet immédiat, à un poste subalterne.
Mon travail de fin d’études a été publié comme meilleure thèse francophone de ma promotion. Quand il en a reçu une copie, il m’a convoqué.
« Bon, c'est pas mal, votre prose », a-t-il concédé. Puis il m'a aussitôt reproché d'avoir mentionné son établissement dans mon travail, sans son autorisation. Comme si ça ne suffisait pas, il s'en est aussi pris au recours à une assistante pour éditer le document.
La qualité du travail ne changeait rien à l'affaire. Ce qui le mettait en colère, c'était surtout que j'avais échappé à son contrôle.
Diplôme en poche, j’ai démissionné avant la fin de la même année.
Je pensais avoir refermé le dossier. Ces Messieurs, eux, n’en avaient pas fini avec moi.
La sortie
Le jour de mon départ, le directeur des opérations, qui portait ce titre sur le papier mais exécutait dans les faits tous les ordres de l’associé, a fouillé mon petit carton d’affaires personnelles pour s’assurer que je n’emportais rien de confidentiel. Il surveillait tout dans la maison, y compris ce qu’un service du personnel aurait dû gérer.
Il y a trouvé un document de travail que j’avais créé pour mes études et auquel je tenais, sans rapport avec un quelconque secret.
Il l’a confisqué.
Une heure plus tard, j’étais convoqué manu militari devant ces Messieurs et le délateur, debout, sans siège : un conseil de discipline improvisé pour juger mon délit.
J’ai cherché un regard de compréhension dans la pièce. Je n’en ai trouvé aucun. Tout le monde soutenait l’accusation. J’étais nu, sans défense possible.
L'associé m'a menacé une dernière fois : « Je connais bien votre futur employeur », pérorait-il. Une mise en scène, destinée à asseoir sa puissance devant les deux autres associés présents. Cet homme n'avait, en réalité, jamais entendu parler de lui.
J’ai quitté le bâtiment, sous bonne escorte, sans mon carton. Mais j’avais mon diplôme, et la satisfaction d’avoir résisté aux abus.
L’établissement bancaire a changé de mains quelques années plus tard, racheté par un concurrent.
Le nom sur la porte a disparu comme les autres avant lui.
Une institution se juge à ce qu’elle permet, en silence, à ceux qui la dirigent. Celle-ci couvrait l’abus d’un mot plus présentable : l’exigence.
Elle pouvait confisquer un carton. Pas mon diplôme.
Pierre — Chroniques en Marge
Pour les inadaptés lucides
Sources consultées
A Message to Garcia, Elbert Hubbard (1899) — référence historique de l’anecdote citée dans le texte.
Swiss Finance Institute (Wikipedia) — la Swiss Banking School, mentionnée dans le texte, a fusionné en 2005-2006 avec le FAME pour former cette institution.

