Chercher prend 1 heure. Appeler Pierre, 1 seconde.
Chronique #21 – Je suis devenu le raccourci que je n’ai jamais emprunté.

J’étais dehors. Des voix à l’intérieur, d’abord indistinctes, puis plus fortes. Pierre, Pierre ! Je n’ai pas bougé : j’attendais que ça se règle. Ça ne s’est pas réglé.
L’aspirateur n’aspirait plus.
Deux personnes autour d’un appareil électroménager. Personne assis. Personne silencieux. Tout le monde s’agitait. Le volume montait comme si parler plus fort allait déboucher le tuyau.
Ce n’est pas la première fois.
Un ordinateur qui ralentit, un message d’erreur, une mise à jour qui a mal tourné. L’appareil s’appelle un PC : personal computer, ordinateur personnel. Mais dès qu’il dysfonctionne, il change de propriétaire. Il devient PC : Pierre’s computer. Parce que Pierre sait. Et si Pierre sait, chercher soi-même devient une dépense d’énergie sans objet.
Quand ça marche, c’est mon ordinateur. Quand ça ne marche plus, c’est celui de Pierre.
Le mécanisme est simple. Le chemin de moindre résistance est tracé. Il s’appelle Pierre.
Deux incidents. Deux objets différents. Le même réflexe : ne pas s’asseoir, ne pas réfléchir, ne pas chercher. Appeler Pierre.
L’aspirateur a pris 3 minutes. Vérifier le tuyau, changer le sac, actionner le variateur. C’est le variateur qui avait décroché. 3 minutes. Mais Pierre a dû laisser tomber ce qu’il faisait.
Le PC aurait pris à peu près autant.
Chercher, c’est accepter provisoirement de ne pas savoir. C’est inconfortable. Il faut tolérer l’incertitude, formuler une hypothèse, la tester, recommencer si elle est fausse. C’est un effort cognitif réel, pas une performance : un travail invisible que personne ne voit parce qu’il se passe entre les oreilles.
Poser une question à quelqu’un qui sait, c’est court-circuiter tout ça. Par économie ou par paresse morale ? Le cerveau optimise. Si un raccourci existe, il le prend.
Le raccourci a un coût caché : il se paie avec le temps de celui qui sait. Celui qui pose la question repart avec une réponse, pas avec une méthode. La prochaine fois, il reviendra.
Et la fois d’après.
Ce qui m’agace n’est pas d’être utile. Ce qui a fait de moi « quelqu’un qui sait », c’est d’avoir refusé ce raccourci toute ma vie. J’ai cherché seul. Pas par vertu : par réflexe. La question posée à quelqu’un d’autre, c’est une réponse obtenue, pas une compétence construite. J’ai toujours préféré la seconde.
Le résultat visible de ce travail invisible : je suis devenu le raccourci que je n’ai jamais emprunté.
Alors parfois je dis « je ne sais pas ».
Ce n’est pas vrai. Je sais, ou je saurais trouver en 3 minutes. Mais je dis « je ne sais pas » parce que c’est la seule réponse qui ne renforce pas le réflexe. Donner la réponse, c’est confirmer que le raccourci fonctionne. C’est garantir le prochain appel.
Un refus de rôle.
Le rôle est confortable pour tout le monde sauf pour celui à qui on demande de le jouer. Accepter de le jouer résout le problème immédiat. Il évite la friction. Il préserve une paix de surface. Mais il installe quelque chose de plus durable : la certitude que chercher seul est optionnel quand Pierre est là.
J’aurais aimé me trouver à des kilomètres ce jour-là. Pas pour fuir l’aspirateur. Pour ne pas être la réponse avant même que la question soit posée.
Quand je dis « je ne sais pas, cherche toi-même », j’entends toujours la même réponse : « je n’ai pas le temps. »
Une décision, pas un aveu. La décision que chercher n’est pas important.
Et par extension : que mon temps, celui que j’ai mis à apprendre, à chercher, à comprendre, est disponible pour compenser cette décision. « Je n’ai pas le temps » signifie en réalité « j’utiliserai le tien. »
C’est ça qui met hors de moi.
Un client amène sa voiture chez le garagiste : un bruit suspect dans le moteur. Le garagiste ouvre le capot, prend un petit marteau, frappe une fois. Le bruit disparaît. Quelques jours plus tard, la facture : 1 000 euros. Le client, furieux, exige une facture détaillée. Le garagiste corrige : 1 coup de marteau : 1 euro. Savoir où le placer : 999 euros. Total : 1 000 euros.
« Je n’ai pas le temps » suppose que le mien ne vaut rien : il est gratuit et à leur disposition.
Mot de l’horloger
Dans mon ancien métier, un client apportait une montre arrêtée. Je diagnostiquais, je réparais, je rendais. Il repartait avec une montre qui marchait.
Il ne savait pas pourquoi elle s’était arrêtée. Il ne savait pas ce qui avait été remplacé. Il ne savait pas comment éviter que ça recommence.
Six mois plus tard, il revenait.
La montre réparée sans explication produit un client dépendant. La question répondue sans méthode produit quelqu’un qui reviendra poser la suivante.
La différence entre une réponse et une compétence, c’est le chemin. Supprimer le chemin, c’est supprimer l’apprentissage. Ce qui reste, c’est la dépendance : confortable, invisible, auto-entretenue.
Pierre – Chroniques en Marge
Pour les inadaptés lucides


Lu et approuvé 👏🏻 Une pensée pour tous les Pierre de la Terre, et pour ceux qui ont la flemme de chercher. 😉