
Plus je vieillis, plus j’observe un paradoxe qui me résiste : le monde semble se peupler de fâcheux. De cons, pour dire le mot. Chez le médecin, en réunion de copropriété, au marché, dans les associations locales. Comme si, passé un certain seuil, l’humanité ordinaire avait décidé de se montrer sous son jour le moins reluisant.
Ce constat m’agace, parce qu’il me ressemble peu. Je ne suis pas de ceux qui pensent que tout allait mieux avant, ni que le monde se dégrade. Et pourtant l’impression est là, tenace, difficile à congédier.
Alors j’ai cherché le mécanisme plutôt que le coupable.
Ce que j’ai trouvé n’est pas une dégradation du monde. C’est la fin d’un filtre. Un filtre si efficace, si discret, qu’on ne sait même pas qu’il existe tant qu’on est dedans. Ce filtre a un nom : la vie active. Et plus précisément, ce que j’appellerai le bocal professionnel.
Le bocal : un monde fabriqué
Pendant quarante ou cinquante ans, la vie active structure notre environnement humain avec une précision que nous ne percevons pas. Nos collègues ne sont pas choisis au hasard parmi l’humanité. Ils partagent, à des degrés divers, un secteur d’activité, une culture d’entreprise, un niveau de diplôme, un rapport au temps, une façon de résoudre les problèmes, un vocabulaire. Sans le décider consciemment, nous évoluons dans un espace à forte homogénéité contextuelle.
Les sociologues appellent ce phénomène l’homophilie : la tendance des individus à s’associer avec leurs semblables. Dans la vie active, cette homophilie n’est même pas un choix : elle est institutionnelle. Le recrutement filtre. La hiérarchie sélectionne. La culture d’entreprise exclut les inadaptés. Le bocal se construit tout seul, et il est étanche.
Ce bocal a des vertus réelles. Il permet l’efficacité, la confiance implicite, la communication rapide. Deux collègues d’un même secteur peuvent se comprendre en trois mots là où deux inconnus auraient besoin d’un quart d’heure. C’est un gain de friction sociale considérable.
Mais il produit aussi une illusion : celle d’un monde à peu près cohérent, peuplé de gens à peu près raisonnables. Cette illusion est confortable. Et totalement fausse.
Imaginez le poisson rouge. Il a passé sa vie dans un bocal peuplé exclusivement de ses semblables : même taille, même couleur, même logique de nage. Il ne sait pas que le monde aquatique est autre chose. Plongé soudainement en pleine mer, il découvrirait que certaines créatures n’ont pas de nageoires, que d’autres le mangeraient sans états d’âme, et que les fonds sont insondables là où son bocal avait un plancher de verre. De quoi être saisi, sinon terrifié.
Nous sommes ce poisson rouge. Et la retraite est cette plongée.
La mer : le monde réel
La retraite dissout le bocal. Du jour au lendemain, ou presque, l’ancien cadre disparaît. Plus de recrutement, plus de hiérarchie, plus de culture partagée. On se retrouve plongé dans ce que la vie active avait soigneusement tenu à distance : la diversité brute de l’humanité.
Cette diversité inclut des gens formidables qu’on n’aurait jamais croisés dans son couloir de nage professionnel. Mais elle inclut aussi, et c’est là que le ressenti prend tout son sens, des personnes dont la logique, les valeurs, le rapport au temps et à l’autre sont radicalement différents des nôtres.
Ces personnes n’ont pas surgi à notre retraite. Elles étaient là depuis toujours. Elles vivaient dans le même immeuble, la même commune, la même société. Mais le bocal les rendait invisibles, ou du moins, marginales. On ne les fréquentait pas. On ne les subissait pas. On ne les comprenait pas. Mais on n’avait pas à le faire.
En pleine mer, on ne choisit plus ses voisins de nage. Et l’incompréhension, privée de son exutoire professionnel habituel, devient saillante. Les fâcheux ont toujours existé. C’est notre capacité à les éviter qui a disparu.
Le poisson et son reflet
Mais il y a une vérité plus inconfortable encore, que la première explication permet parfois d’esquiver.
Dans le bocal, nous n’étions pas seulement entourés de gens compréhensibles. Nous étions quelqu’un de compréhensible, de reconnaissable. Nous avions un rôle, un titre, une légitimité implicite. Quand nous parlions, les autres savaient qui parlait. Ce statut lubrifie les échanges de façon invisible mais puissante.
En pleine mer, ce statut n’existe plus. Ou plutôt : il faut le reconstruire, différemment, dans chaque nouvelle relation, sans les raccourcis institutionnels qui faisaient le travail à notre place. C’est lent, c’est parfois décevant, et c’est déstabilisant.
Or voici la question qu’on se pose rarement : dans ces nouvelles interactions qui échouent, dans ces échanges où l’on ne se comprend pas, qui est le fâcheux ? Sommes-nous certains que ce n’est pas nous, déroutants et illisibles, qui apparaissons comme l’élément incongru dans leur monde ?
On est toujours le fâcheux de quelqu’un d’autre. Le bocal avait le mérite de nous épargner cette vérité.
Ce qu’il faut en retenir
La retraite n’empire pas le monde. Elle le révèle. Elle retire le filtre qui nous permettait de croire que la société était, en moyenne, à notre image.
C’est inconfortable. Mais c’est aussi, à bien y réfléchir, une chance rare : celle de rencontrer enfin le monde tel qu’il est, dans toute sa diversité déroutante. D’apprendre à naviguer sans les repères que l’institution fournissait gratuitement. De reconstruire, délibérément cette fois, des relations qui ne doivent rien au hasard du couloir professionnel.
La mer est plus vaste que le bocal. Elle est aussi plus riche, à condition d’accepter qu’on n’en est pas le seul poisson valable.
« Un mouvement inconnu n’est pas un mauvais mouvement. C’est un mouvement qu’on n’a pas encore ouvert. »
Mon maître horloger parlait d’un calibre étranger posé sur l’établi. Il parlait, sans le savoir, de tous ceux que nous croisons depuis que le bocal a disparu.
Pierre - Chroniques en Marge
Pour les inadaptés lucides
SOURCES
McPherson, Smith-Lovin, Cook — Birds of a Feather: Homophily in Social Networks, Annual Review of Sociology, 2001.
Cornwell, Laumann, Schumm — The Social Connectedness of Older Adults, American Sociological Review, 2008.
Pierre Bourdieu — La Distinction, Éditions de Minuit, 1979.

