Il pleurait en disant que vieillir est une saloperie
Chronique #14 - Autour de lui, on avait trouvé mieux : caractériel.

Trois heures du matin, en pleine campagne. Il a composé le 15 parce qu’il se sentait mal, parce que c’est le numéro qu’on compose quand on se sent mal, et parce qu’il n’avait personne d’autre à appeler. L’ambulance est arrivée vingt minutes plus tard. Entre-temps, quelque chose s’était calmé, la douleur peut-être. Pas l’angoisse. Il avait eu le temps de se lever, pas celui de se changer : le pyjama mouillé qu’il portait encore en ouvrant la porte disait, mieux que les mots, ce que la nuit avait été. Il a dit qu’il allait mieux. Il a refusé le brancard : debout il était, debout il resterait. Les ambulanciers ont expliqué, insisté, expliqué encore. Lui ne comprenait pas tout, ou comprenait autrement. La discussion a duré assez longtemps pour que tout le monde perde patience. En repartant, l’un d’eux aurait lâché : « On ne reviendra plus jamais chez vous. »
Personne n’a eu tort. Personne n’a eu raison. Et lui est resté seul dans le noir, à trois heures du matin, hors de lui.
Le matin venu, c’est lui qui a interpellé son voisin le plus proche. Le voisin a proposé de l’emmener voir un médecin, mais on était dimanche. Il a suggéré de rappeler le 15, mais cette carte-là avait déjà été jouée, et tout le monde le savait. L’homme avait tranché : puisque les urgences ne voulaient pas de lui, c’est lui qui irait aux urgences. En voiture, malgré son état. Je fus appelé à la rescousse : d’abord comme interprète, puis pour tenter de clarifier la situation. Ce que l’homme représentait comme danger pour les autres sur cette route de campagne, il ne le mesurait pas, ou ne voulait pas le mesurer. La discussion s’est arrêtée là. Quelques minutes plus tard, sa voiture passait devant chez moi, à petite allure, en direction de la ville.
Portrait d’un aîné
l approche de sa quatre-vingt-dixième année. Trente ans en France sans que le français lui soit vraiment entré : assez pour acheter du pain, pas assez pour expliquer ce qu’il ressent, pas assez pour comprendre ce qu’on lui explique quand ça va vite ou que le sujet est complexe. L’écrit lui est totalement fermé : chaque courrier administratif exige un traducteur, une dépendance supplémentaire. Il a tenu malgré tout, longtemps, par la force du caractère et une habitude de se débrouiller seul. Le commerce de tôles, les conduites de ventilation, les mesures exactes, les commandes, les livraisons : une vie entière dans le monde du concret et du précis, où les malentendus coûtent cher et où on ne s’en remet qu’à soi.
Sa femme est décédée il y a deux mois. C’était lui qui gérait, tant bien que mal, l’administration française dont l’opacité décourage des natifs aguerris. Elle était autre chose, mais on n’en saura pas plus. Depuis deux mois, quelque chose s’est déréglé qui n’a pas de nom simple.
Le Parkinson est là, diagnostiqué, suivi. Les mains, l’équilibre, la fatigue. Et par-dessus tout ça, le veuvage récent, l’isolement familial : les enfants quelque part à l’étranger, perdus de vue depuis très longtemps, ressuscités par l’appât de l’héritage, mais absents pour l’enterrement. Personne d’autre.
Les chats, eux, sont là depuis toujours. Son terrain en est le refuge et le cimetière : ils arrivent, se reproduisent, se font écraser sur la départementale, et sont remplacés par les chatons de la saison suivante. Difficiles à stériliser, impossibles à compter avec précision. Il connaît le nom de chacun. Ils sont sauvages, et il les aime plus que les humains, ce qui, au fond, s’explique.
Réunissez tout ça : la langue qui coince, l’âge qui fatigue, la maladie qui tremble, le deuil qui est à peine commencé, l’isolement sans recours, et une vie entière passée à forcer les obstacles plutôt qu’à les contourner. Chaque situation ordinaire devient un terrain miné. Un formulaire est une humiliation. Une question mal comprise est une agression. Une aide proposée est une mise en cause. Il réagit fort, souvent mal, presque toujours de façon disproportionnée au regard de ce que l’autre voulait.
Les voisins ont fini par trouver le mot : caractériel. C’est commode. Ça clôt la question avant qu’on l’ait posée.
Cinq fois
L’ambulance, on connaît. Elle n’est pas revenue.
Un voisin a saccagé la voiture de la défunte. À la hache ! Il est connu du quartier pour ce genre de débordement. Personne n’a rien fait officiellement. La voiture, abîmée, est depuis deux ans aux mains de l’assurance dommages. Sans nouvelles.
Une conductrice a ralenti trop tard sur la route, ou pas assez : lui, en tout cas, a décidé qu’elle roulait comme tous les autres qui lui écrasent ses chats. La discussion a mal tourné. Il a endommagé le véhicule. La conductrice est repartie sans que rien soit réglé. Il est resté hors de ses gonds.
La femme de ménage venait toutes les deux semaines. Un différend sur un détail, le genre de détail qui ne compte pas, sauf quand tout le reste pèse déjà trop lourd. La société d’aide à domicile a rompu le contrat. Il se retrouve sans service, convaincu d’avoir eu raison.
Un matin, il a trouvé des ossements carbonisés de chat glissés sous les essuie-glaces de sa voiture. Quelqu’un, de nuit, avait pris le temps. Un message sans signature, d’une lâcheté parfaite. Lui a compris. Il l’a signalé. Personne n’a rien fait.
Cinq situations. Chaque fois la même mécanique : une friction, une réaction. Ou une haine de plus.
L’un agit, l’autre écoute
Autour de lui, deux présences se sont organisées, sans concertation.
Un voisin proche, sincère et bienveillant, est le plus actif. Membre du CCAS (Centre Communal d’Action Sociale), il connaît les dispositifs, sait quelles portes frapper, lesquelles resteront fermées. Mais avant d’actionner quoi que ce soit, il lui faut comprendre. La situation est un nœud : humain et administratif. Tirer sur un fil sans savoir lequel, c’est risquer de tout resserrer.
Je suis l’autre présence : l’oreille attentive, le traducteur, parfois même le confident. Sans rôle officiel. Une langue en commun avec l’homme, suffisamment pour que les récits arrivent, longs, embrouillés, répétitifs , portés par la même amertume. J’écoute. Je cherche à comprendre le mécanisme : comment un homme fondamentalement ordinaire est devenu, aux yeux du quartier, un problème. Ou si c’est le quartier lui-même, avec ses médisances, qui fabrique le problème. Les deux, sans doute. La toxicité n’est jamais d’un seul côté.
L’épuisement guette. L’homme n’est pas fermé à l’aide. Il la refuse quand elle n’a pas de sens pour lui — ce qui, dans les faits, revient presque au même.
Jusqu’où ?
Un jour, il m’a confié, dans sa langue, en pleurant : « Vieillir est une saloperie. C’est trop difficile, parfois je me vois marcher devant le train. » Rien de plus. Il a tourné les talons, et la phrase est restée là.
La ligne n’existe pas sur le papier. Elle se dessine au cas par cas, souvent mal, toujours un peu tard.
Écouter sans commenter. Être là quand l’homme interpelle, sans se substituer à ce qu’il refuse de déléguer. Appeler le 15 quand la situation bascule, même en sachant qu’il refusera le brancard, ou qu’il prendra sa voiture de toute façon. Voilà ce qui reste comme marge d’action.
Décider à sa place : hors de portée. Un homme de quatre-vingt-dix ans, lucide sur l’essentiel, a le droit de refuser les soins, de conduire sa voiture, de vivre entouré de vingt chats sauvages dans une maison qui part à la dérive. Inconfortable à observer. Réel, quand même.
Tenir la posture est la seule difficulté vraie. L’homme voit l’aide et en est reconnaissant. Ce qu’il refuse, c’est l’aide qui n’a pas de sens — être conduit aux urgences générales quand le problème est ORL. Il le sait. Il ne sait pas le dire. Son non est pris pour de l’entêtement. C’est autre chose.
Le moment de décrocher viendra peut-être. En attendant, on reste. Pas par héroïsme. Par conviction que l’abandon serait pire, et que rester spectateur lucide est encore une forme d’action.
Un mot suffit
Il n’a probablement pas toujours été ainsi. Je le connais depuis quelques années, assez pour avoir perçu, derrière les approximations de langue et les brusqueries de surface, un homme serviable et foncièrement bon. Surtout avec les animaux. Ce n’est pas un détail : chez certains, la bonté s’exprime là où les mots ne sont pas nécessaires.
Entre cet homme-là et celui d’aujourd’hui, une accumulation silencieuse : la langue, la maladie, le deuil, l’isolement. Rien de spectaculaire. Juste des couches, l’une après l’autre, jusqu’à ce que le poids devienne impossible à porter debout.
Il voit le monde comme illogique. Il n’a pas tort. Mais il n’a plus l’énergie de l’expliquer, encore moins de le corriger. Il lui reste le non — dernier outil disponible, appliqué à tout ce qui lui semble inadéquat. Sa vie, il en fait peu de cas. Ses chats, c’est autre chose : qui s’en occupera après lui ? C’est la seule question qui le tient encore éveillé.
On l’appelle caractériel. C’est le mot qu’on pose sur ce qu’on ne cherche plus à comprendre. Un raccourci. Pratique. Définitif.
Le mot du maître horloger
« Une montre peut traverser quarante ans sans faillir. Ce n’est pas le ressort qui cède en premier. C’est l’huile qui s’assèche, l’humidité qui travaille en silence, le choc absorbé sans bruit un matin d’hiver. Le mécanisme était bon. Il l’est resté. Ce sont les conditions qui sont devenues impossibles. »
Il parlait de mécanique horlogère. Il parlait, sans le savoir, de ce qui arrive aux hommes bons quand le monde retire, un à un, tout ce qui les maintenait en marche.
Pierre — Chroniques en Marge
Pour les inadaptés lucides

