Chronique #6 — La fascination de l’absurde
Quand le système fonctionne exactement comme prévu

1. ÉDITO — La boucle
Il y a des jours où la France vous rappelle, avec une courtoisie exquise, que vous n’êtes pas tout à fait chez vous. Le mien est arrivé un mardi, sur une départementale bourguignonne, sous la forme d’un gendarme parfaitement poli qui m’a expliqué que mon permis de conduire suisse, celui-là même qui m’autorise à conduire dans cent quatre-vingt-dix pays du globe, n’était plus valable à trois kilomètres de ma maison.
Je n’avais pas changé. Ma vue était toujours correcte, mes réflexes raisonnables pour un homme de mon âge, et ma connaissance du Code de la route intacte, voire améliorée par vingt ans de cohabitation avec les ronds-points français, dont la complexité topologique dépasse allègrement celle des carrefours helvétiques. Mais un document avait changé de statut en traversant le Jura. Le petit carton plastifié, rose et gris, frappé de la croix blanche, était devenu un objet sans valeur. Il fallait le troquer contre un autre, rose aussi, mais frappé de la lettre F entourée d’étoiles de l’Union Européenne. Sans que quiconque prétende vérifier si je savais encore passer une troisième.
Me voilà donc embarqué dans ce que l’administration française appelle une « démarche » — un mot qui évoque la promenade, l’effort modéré, la progression sereine vers un but identifié. Après de longues recherches sur les sites officiels, dont la clarté rivalisait avec celle d’un traité de métaphysique allemande, je crus comprendre qu’il me fallait une attestation de domicile. Fort de cette certitude, je me présentai à la sous-préfecture, muni de ma facture EDF, ce sésame universel que tout résident de France apprend très vite à vénérer.
L’agent me regarda avec cette expression particulière que réserve l’administration française aux naïfs : un mélange de compassion et de légère supériorité, comme un professeur face à un élève qui aurait confondu Rimbaud et Rambo. « Non, Monsieur. La facture EDF, c’est pour ailleurs. Ici, il nous faut une attestation de la mairie. »
À la mairie, la secrétaire, aimable : « Bien sûr, Monsieur. On va vous établir une attestation. Avez-vous une facture EDF pour justifier votre domicile ? »
Relisez. Lentement. La sous-préfecture refuse la facture EDF et exige un document de la mairie. La mairie, pour produire ce document, exige la facture EDF. Le même papier. Celui qui est nul à un guichet devient indispensable au suivant. Chaque rouage tourne. Aucun n’engrène.
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Ce n’est pas une anecdote. C’est un système.
Chaque administration fonctionne selon sa propre logique, parfaitement cohérente en interne, parfaitement folle vue de l’extérieur. Personne ne ment. Personne ne triche. Chacun applique correctement sa règle. Et c’est précisément pour cela que ça ne fonctionne pas. La responsabilité se dissout dans la procédure, comme le sucre dans l’eau : invisible, mais présente partout. David Graeber, l’anthropologue qui a consacré sa carrière à démonter ces mécanismes, avait formulé une loi d’airain : toute réforme visant à réduire la bureaucratie finit par l’accroître. La France en est la démonstration expérimentale permanente.
Mais le plus remarquable n’est pas l’incohérence. C’est l’absence de colère. Nous avons intériorisé l’absurde. Nous le traversons comme on traverse la pluie : en baissant la tête, en pressant le pas, en se disant que c’est comme ça. Et quand le citoyen cesse de s’étonner que ça ne fonctionne pas, c’est que le système a réussi sa mission principale : non pas le servir, mais le dresser.
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Je me suis plié, bien entendu. On se plie toujours. J’ai obtenu mon permis français. J’ai rendu le suisse, comme on rend les armes, ou les clés d’un appartement qu’on vous a sommé de quitter. Cent quatre-vingt-dix pays l’acceptaient. La France, non.
Ce n’est pas un détail administratif. C’est une philosophie.
Dans ce numéro, nous irons voir comment cette philosophie s’applique à plus grande échelle : à la participation citoyenne, cette vitrine démocratique magnifique que la France a pris soin de débrancher avant l’ouverture. Nous convoquerons Kafka, Courteline, Ionesco et quelques autres qui avaient diagnostiqué le mal bien avant nous. Et nous poserons la seule question qui vaille : à quel moment exactement avons-nous décidé que l’absurde était normal ?
2. DÉCRYPTAGE — La grande vitrine
ou comment la France met en scène une démocratie qu’elle ne pratique pas

2.1. La Convention citoyenne pour le climat : un chef-d’œuvre d’absurde institutionnel
Il existe en France un ministère chargé de la participation citoyenne. Un site officiel dédié. Des dispositifs à acronymes. Des conventions, des consultations, des concertations, des budgets participatifs. L’appareil est impressionnant. Il fonctionne comme ces montres à complications dont le cadran affiche tout : phases de lune, réserve de marche, second fuseau. Tout sauf l’heure exacte.
Prenons le cas le plus spectaculaire : la Convention citoyenne pour le climat. En 2019, cent cinquante Français tirés au sort reçoivent un mandat clair : définir des mesures pour réduire les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 40 % d’ici 2030. Le dispositif est inédit. Le travail est sérieux : des mois d’auditions, de débats, de délibérations. Résultat : 149 propositions. Le Président de la République s’engage à en reprendre 146 « sans filtre ».
La suite est un chef-d’œuvre d’absurde institutionnel.
Le projet de loi Climat et Résilience, présenté en février 2021, ambitionne d’inscrire dans la loi 46 propositions — soit 30 % du total. Mais dans le détail, la mécanique est plus cruelle encore : selon l’enquête de Reporterre, seules une quinzaine de propositions sont réellement retranscrites. Les autres sont tronquées, différées, réduites dans leur portée ou simplement ignorées. Quand les conventionnels eux-mêmes notent la mise en œuvre par le gouvernement, aucun des six grands thèmes n’obtient la moyenne. Les notes vont de 3,4 à 4,1 sur 10. Un élève qui rapporterait un tel bulletin serait convoqué. Un gouvernement, non.
2.2. La méthode : neutraliser sans refuser
Le plus fascinant n’est pas l’échec. C’est la méthode. Personne ne dit « non ». Personne ne refuse frontalement. Le système absorbe, dilue, reformule. On ne rejette pas une proposition citoyenne. On la « transcrit », c’est-à-dire qu’on la traduit dans un langage juridique qui en neutralise la substance. Le politologue Guillaume Gourgues a parfaitement décrit ce mécanisme : la participation citoyenne, en France, a été « neutralisée » pour être acceptable par les parlementaires. Les dispositifs institutionnalisent les conflits sans jamais favoriser les rapports de force. Ils encadrent le désaccord dans des formes si policées qu’il en devient inaudible.
Ce n’est pas un accident. C’est une tradition.
2.3. Le RIP : la vitrine inaccessible
Rappelez-vous le référendum d’initiative partagée, le RIP. Introduit dans la Constitution en 2008, rendu opérationnel en 2015, il devait offrir aux citoyens un chemin vers le référendum. Les conditions : un cinquième des parlementaires (soit 185) et un dixième des électeurs inscrits (soit environ 4,87 millions de signatures). Depuis 2015, pas un seul RIP n’a abouti à un référendum. Pas un. Le mécanisme existe. Il est constitutionnel. Il est affiché. Il est inutilisable et il est conçu pour l’être.
La France a inventé quelque chose de remarquable : la démocratie participative comme art décoratif. On l’expose, on l’éclaire, on la commente. Mais on a pris soin de la placer derrière une vitre.
2.4. Le contraste suisse : quand la mécanique engrène
Pour mesurer l’absurde, il suffit de traverser la frontière.
En Suisse, l’initiative populaire existe depuis 1891. Le principe est simple : 100 000 signatures en dix-huit mois, et le peuple vote. Pas le Parlement. Le peuple. Sur plus de deux cents initiatives soumises au vote depuis l’origine, une vingtaine ont été acceptées. Un taux de succès modeste, autour de 10 %.
Mais l’essentiel est ailleurs. L’essentiel est que le processus fonctionne. Qu’il est praticable. Que des citoyens ordinaires peuvent, sans être parlementaires, sans disposer de millions, sans franchir des seuils délibérément prohibitifs, forcer une votation nationale. Et que même les initiatives rejetées produisent des effets : elles obligent le Parlement à proposer des contre-projets, elles déplacent le débat, elles inscrivent des sujets à l’agenda que personne ne voulait y voir.
Le 9 mars dernier encore, les Suisses votaient sur plusieurs objets fédéraux — imposition individuelle, fonds climat, argent liquide. Des sujets concrets, tranchés par le peuple, un dimanche ordinaire. En France, le même dimanche, le peuple ne votait sur rien, ne décidait de rien, et n’avait aucun mécanisme praticable pour le faire.
La comparaison n’est pas flatteuse. Elle n’est pas non plus anecdotique. Elle révèle deux conceptions de la souveraineté populaire. En Suisse, le citoyen est un acteur permanent du processus législatif. En France, il est un spectateur intermittent qu’on consulte tous les cinq ans et qu’on invite, entre-temps, à participer à des exercices dont les conclusions ne l’engagent pas. Parce qu’elles n’engagent personne.
2.5. Où est l’absurde, exactement ?
Revenons à notre thème. Où est l’absurde, exactement ?
Il est dans le décalage entre la promesse et le résultat. On demande à cent cinquante citoyens de travailler pendant des mois, on s’engage à reprendre leurs propositions « sans filtre », et on en retranscrit un dixième. On inscrit le RIP dans la Constitution, et on fixe des seuils qui le rendent impraticable. On crée un ministère de la participation citoyenne, et on ne lui donne aucun pouvoir décisionnel.
L’absurde n’est pas dans le dysfonctionnement. Il est dans le fonctionnement. Tout marche exactement comme prévu. Les conventions délibèrent. Les rapports sont remis. Les consultations sont ouvertes. Les sites internet sont à jour. Et rien ne change. Parce que rien n’était prévu pour changer. La mécanique tourne dans le vide, comme un balancier sans échappement : le mouvement est là, l’énergie se dépense, mais aucune aiguille n’avance.
Laurence Tubiana, qui fut garante de la Convention citoyenne pour le climat, a posé le diagnostic avec lucidité : il existe en France un déficit de confiance bilatérale entre les élus et les citoyens. Les élus ne font pas confiance aux citoyens pour comprendre la complexité. Les citoyens ne font plus confiance aux élus pour tenir leurs engagements. Et entre les deux, la participation citoyenne fait office de thérapie de couple : une heure par semaine dans un cadre bienveillant, après quoi chacun rentre chez soi et rien ne change.
Il faudra bien, un jour, choisir : soit la participation citoyenne est un droit, et alors il faut lui donner les moyens de son exercice ; soit elle est un décor, et alors il faut avoir l’honnêteté de le dire. L’absurde, c’est de faire semblant de ne pas savoir lequel des deux on a choisi.
3. EN MARGE — Cabinet de curiosités absurdes
Notes de terrain d’un entomologiste administratif

L’absurde administratif a ceci de particulier qu’il ne se démontre pas : il se collectionne. Chaque spécimen, pris isolément, semble trop grotesque pour être vrai. Mis en série, ils dessinent un paysage. Voici quelques pièces de ma collection personnelle, constituée au fil des années de résidence en France. Je les expose sans commentaire excessif. Les faits se suffisent.
3.1. Le justificatif qui ne justifie que lui-même
Nouveau contrat internet chez Orange. On me demande un justificatif de domicile. L’employée cite un exemple : « une facture EDF ». Je présente celle de mon fournisseur alternatif : une facture en bonne et due forme, à mon nom, à mon adresse, pour de l’électricité consommée et payée. Refus. « Ça ne va pas du tout, c’est pas marqué EDF. »
La facture prouve que j’habite bien là. Que je consomme de l’électricité. Que je la paie. Mais le logo est mauvais. L’employée ne vérifie pas une adresse : elle vérifie une marque. Le justificatif ne justifie plus rien ; il authentifie un fournisseur. On a glissé, sans s’en apercevoir, du droit administratif au placement de produit.
3.2 Le panneau comme politique publique
Sur une départementale, la chaussée se dégrade. Deux options : boucher le trou ou poser un panneau. Le panneau l’emporte. « TROUS EN FORMATION ».
La formulation est admirable. Elle ne décrit pas un état : elle annonce un processus. Les trous ne sont pas bien profonds ; ils se forment. Ils sont en devenir. On assiste, au bord de la route, à la naissance officielle d’un nid-de-poule, dûment signalée par l’autorité compétente. Le problème n’est pas résolu, mais il est documenté.
En France, un problème documenté est un problème traité.
3.3 L’absence de signalisation horizontale
Un panneau jaune en bordure de chaussée : « ABSENCE DE SIGNALISATION HORIZONTALE ».
Quand j’entends « horizontal », je pense « horizon » — une ligne qui va de gauche à droite. Je n’ai jamais rien vu de pareil peint sur une route. Ce que le panneau veut dire, c’est qu’il manque les marquages au sol, ces lignes qui longent la chaussée ou en indiquent le centre. Il suffisait d’écrire « au sol ». Mais l’administration a ses mots, le citoyen a les siens, et la communication entre les deux relève de la traduction simultanée, sans interprète. On pose un panneau pour signaler l’absence d’une signalisation, en utilisant un vocabulaire qui empêche de comprendre laquelle. L’information est techniquement exacte et pratiquement inutile.
C’est la définition même du langage administratif.
3.4 La dématérialisation matérialisée
Pour renouveler une carte grise, la démarche est désormais « entièrement dématérialisée ». Entièrement. Sauf qu’il faut scanner un formulaire qu’on a d’abord imprimé depuis le site, rempli à la main parce que les champs PDF ne sont pas modifiables, signé au stylo, puis numérisé en JPEG de moins de 500 Ko. La procédure suit donc le parcours suivant : numérique, papier, manuscrit, papier, numérique. Cinq étapes pour revenir au point de départ.
C’est la définition administrative de la dématérialisation : faire exactement la même chose qu’avant, en ajoutant un scanner.
3.5 L’issue de secours qui égare
Dans un TGV, j’attends devant la porte des toilettes. Pour passer le temps, je m’intéresse au plan d’évacuation de secours affiché sur la paroi. Un gros point rouge m’indique « Vous êtes ici ». Fort bien. Sauf que l’issue de secours indiquée devant moi se trouve, en réalité, derrière. L’escalier vers l’étage, signalé à ma droite, est à ma gauche. Le plan est monté à l’envers. Chaque flèche pointe dans la direction opposée à celle qu’il faudrait suivre. En cas d’urgence, le passager discipliné qui suivrait scrupuleusement les instructions s’éloignerait de la sortie avec une efficacité remarquable.
Le plan existe. Il est plastifié. Il est affiché à hauteur réglementaire. Il a probablement été validé par un formulaire, contrôlé par un audit, archivé dans un dossier. Il remplit toutes les conditions formelles de la conformité. Il ne remplit qu’une seule fonction : celle de prouver qu’un plan d’évacuation a été posé. Qu’il serve son but, la sécurité des passagers, semble relever d’une préoccupation secondaire, voire optionnelle.
L’administration ne protège pas. Elle documente qu’elle a protégé. La nuance, en cas d’incendie, est considérable.
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Je pourrais continuer. Chacun d’entre vous a ses propres spécimens. La collection est infinie parce que le système qui la produit est inépuisable : chaque tentative de simplification engendrant, conformément à la loi de Graeber, une nouvelle couche de complexité qui fournira la matière des prochaines entrées.
Si vous avez de belles pièces pour le cabinet, les commentaires sont ouverts.
4. REPÈRES — Petite bibliothèque de l’absurde
à l’usage du citoyen perplexe

L’absurde a ses classiques. Ils ont ceci de remarquable que leur pertinence ne diminue jamais. Ce qui est en soi la preuve que le problème qu’ils diagnostiquent n’a jamais été résolu.
4.1 Franz Kafka — L’administration comme labyrinthe
Le Procès (1925) et Le Château (1926) restent les textes fondateurs. Joseph K. est arrêté un matin par un tribunal dont il ne comprend ni les règles ni les charges. L’arpenteur K. est convoqué par un château qui ne le reçoit jamais. Dans les deux cas, le personnage est de bonne foi, le système est impénétrable, et personne n’est responsable. Ce que Kafka a compris avant tout le monde, c’est que la bureaucratie ne vous refuse rien : elle vous fait attendre indéfiniment, ce qui revient au même mais ne laisse aucune prise au recours. Le citoyen français qui a tenté de joindre l’ANTS par téléphone connaît cette sensation.
4.2 Georges Courteline — L’absurde à la française
Avant Kafka, il y a Courteline. Messieurs les ronds-de-cuir (1893) est la satire fondatrice du fonctionnarisme français : un monde où l’on arrive en retard, où l’on repart en avance, et où l’essentiel de l’activité consiste à produire des documents que personne ne lira. Un siècle plus tard, les formulaires sont en ligne, mais la logique n’a pas changé. Courteline avait saisi l’essentiel : l’administration ne dysfonctionne pas malgré les fonctionnaires, elle dysfonctionne grâce à eux, chacun appliquant parfaitement une règle que personne n’a pensée dans son ensemble. Exactement la boucle de mon permis de conduire.
4.3 Albert Camus — L’absurde comme condition
Le Mythe de Sisyphe (1942) pose la question philosophique qui sous-tend tout le reste : que faire quand le monde ne répond pas à notre appel au sens ? Sisyphe pousse son rocher, le rocher retombe, Sisyphe recommence. Camus y voit une figure de la dignité humaine « il faut imaginer Sisyphe heureux ». Transposé au politique, c’est moins exaltant : faut-il imaginer le citoyen heureux de remplir un énième formulaire dont il sait qu’il ne sera pas lu ? La force de Camus est d’avoir montré que l’absurde n’est pas comique. Il est tragique, et c’est précisément pour cela qu’on finit par en rire.
4.4 Eugène Ionesco — L’absurde comme langage
La Cantatrice chauve (1950) met en scène des personnages qui parlent sans communiquer. Les phrases sont grammaticalement correctes, les mots sont français, mais le sens s’est évaporé. Difficile de ne pas penser aux « éléments de langage » qui accompagnent chaque réforme avortée, chaque consultation sans suite, chaque convention dont on « prend acte » des conclusions. Formule magnifique qui signifie, littéralement, qu’on a bien reçu le document et qu’on ne fera rien. Ionesco avait inventé la novlangue administrative quarante ans avant qu’elle ne devienne la langue officielle de la République.
4.5 David Graeber — L’absurde comme violence
L’anthropologue américain, disparu en 2020, a consacré deux livres essentiels au sujet. Bureaucratie (2015) formule ce qu’il appelle la « loi d’airain du libéralisme » : toute réforme conçue pour réduire les pesanteurs administratives a pour effet ultime de les accroître. Mais sa thèse la plus percutante est le lien qu’il établit entre bureaucratie et violence structurelle : plus un système repose sur la coercition, plus il produit de l’absurdité. Parce que celui qui détient le pouvoir n’a pas besoin de comprendre celui qu’il administre. Les « zones mortes de l’imagination » qu’il décrit, ces espaces où la bureaucratie éteint toute pensée créative, sont l’exact équivalent institutionnel du silence que Camus attribuait au monde.
4.6 Alexandre Vialatte — L’absurde comme chronique
Le chroniqueur de La Montagne (1952-1971) mérite une place à part, parce qu’il n’a pas théorisé l’absurde : il l’a pratiqué. Ses chroniques sont des constats délirants livrés avec un sérieux imperturbable, des observations du quotidien poussées jusqu’à leur point de rupture logique. Sa signature « Et c’est ainsi qu’Allah est grand » clôt chaque texte comme un constat d’impuissance joyeuse. Vialatte est le patron secret de tout chroniqueur qui tente de rendre compte de l’absurde sans sombrer dans l’amertume ni dans le militantisme. Il nous enseigne que le rire, quand il est précis, est une forme de résistance.
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Ce que ces auteurs ont en commun, par-delà les époques et les styles, c’est d’avoir compris que l’absurde institutionnel n’est pas un accident de parcours. C’est un mode de gouvernement. Courteline l’a vu dans la IIIe République, Kafka dans l’empire austro-hongrois, Ionesco dans l’après-guerre totalitaire, Graeber dans le néolibéralisme mondialisé. Leurs diagnostics sont différents. Leur constat est le même : le système ne dysfonctionne pas — il fonctionne ainsi, et c’est bien le problème.
La littérature voit ce que le politique refuse de corriger. Peut-être est-ce pour cela qu’on continue de lire Kafka dans les salles d’attente des préfectures.
5. LE MOT DE LA FIN
Mon maître horloger me faisait observer : « La pire panne, ce n’est pas le rouage grippé. C’est le mécanisme qui tourne parfaitement — dans le vide. Le balancier oscille, le ressort se détend, tout bouge. Mais l’aiguille reste immobile, parce que quelqu’un a oublié de monter l’échappement. »
Il parlait d’un mouvement en cours d’assemblage. Il parlait, sans le savoir, de la participation citoyenne en France.

Pierre Greutert— Chroniques en Marge
Pour les inadaptés lucides
12 mars 2026
P.S. — Cette chronique vous parle ? Vous agace ? Vous rappelle un vécu ? Les commentaires sont ouverts, et les spécimens pour le cabinet de curiosités sont les bienvenus.

