Chronique #8 — La mouche et le calibre
Où l'on découvre que bourdonner n'a jamais fait avancer les aiguilles.
Le silence est un outil
Dans l’atelier, il y a une règle que personne n’enseigne mais que tout horloger finit par comprendre : le silence est un outil. Pas un silence vide, mais un silence habité. Celui des mains qui travaillent, du regard qui mesure, de l’esprit qui calcule avant d’agir. On n’ouvre pas un calibre en commentant ce qu’on va y trouver. On l’ouvre, on observe, on intervient. Ou on n’intervient pas, ce qui demande parfois plus de compétence encore.
Un mouvement horloger, c’est un accord silencieux entre des centaines de composants. Le balancier donne le tempo. L’échappement distribue l’énergie. Les rouages transmettent. Chaque pièce remplit sa fonction sans la revendiquer. Aucune ne bourdonne pour signaler sa présence.
Puis il y a la mouche
Jean de La Fontaine la connaissait bien. Dans sa fable, elle se pose sur le nez du cocher, pique les chevaux, se lamente de l’effort qu’elle fournit pour faire avancer un coche embourbé. Quand l’attelage repart, par la seule force des bêtes et des hommes, elle s’attribue le mérite. J’ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
Trois siècles plus tard, la mouche n’a pas disparu. Elle a muté. Et elle est partout.
Dans l’hémicycle
Prenez l’Assemblée nationale. Un texte arrive en séance. Avant même que le rapporteur ait fini son exposé des motifs, les interruptions fusent. Pas des amendements : des slogans. Pas des contre-propositions : des indignations calibrées pour le compte rendu et le clip de vingt secondes. On ne cherche pas à améliorer le texte. On cherche à exister contre lui. L’hémicycle est devenu un théâtre où la posture d’opposition vaut plus que le travail législatif. Combien de députés, au cours d’une mandature, déposent un seul texte de loi de leur propre initiative ? Et combien bâtissent l’intégralité de leur visibilité sur le rejet de ceux des autres ?
Le phénomène n’est pas nouveau, mais il s’est systématisé. La motion de rejet préalable (cet outil qui permet de dire on n’en discute même pas) est devenue un réflexe avant d’être une stratégie. On ne refuse pas un texte parce qu’on a mieux à proposer. On refuse pour le geste, pour la ligne au palmarès de l’obstruction. La mouche ne prétend plus faire avancer le coche. Elle revendique le droit de l’arrêter.
Entre amis
Mais ne nous y trompons pas : l’Assemblée nationale représente le peuple. Et le peuple, à sa propre échelle, ne fait pas autrement. Changez le décor : remplacez l’hémicycle par une table de cuisine, un dimanche midi, entre amis.
Quelqu’un évoque un projet : changer de métier, lancer une activité, rénover une maison, partir vivre ailleurs. L’idée est encore fragile, à peine formulée, encore chaude de l’enthousiasme qui l’a fait naître.
Et aussitôt, le chœur : Tu as pensé à ci ? Et ça, tu y as pensé ? Untel a essayé, ça n’a pas marché. Dans le contexte actuel, c’est risqué. Et le classique, peut-être le plus révélateur : Tu n’as pas de diplôme. Préférer le tampon au savoir-faire, le parchemin à l’expérience, voilà qui en dit long sur ceux qui jugent sans avoir jamais fait. Aucune de ces remarques n’est fausse en soi. Mais aucune n’est utile non plus, parce qu’aucune ne vise à résoudre quoi que ce soit. Elles visent à établir la supériorité tranquille de celui qui ne risque rien. C’est le confort absolu : on ne propose pas, donc on ne peut pas échouer. Et on tire de cette abstention une forme de sagesse.
La vraie sagesse aurait été de dire : c’est intéressant, comment je peux t’aider ?
L’asymétrie fondamentale
Car c’est là que réside le nœud : proposer, c’est s’exposer. Que ce soit à la tribune ou autour d’une table, celui qui met une idée sur le tapis accepte qu’elle soit jugée, tordue, peut-être rejetée. Il met sa peau en jeu. Le critique, lui, ne risque rien. Si l’idée échoue : je l’avais bien dit. Si elle réussit : le silence.
Ce qui a changé depuis La Fontaine, c’est que la mouche ne se contente plus de s’attribuer le mérite du mouvement. Elle revendique le bourdonnement lui-même comme une contribution. Le dénigrement systématique s’est paré des habits de l’esprit critique. Dire non est devenu un signe d’intelligence. Refuser par principe, une marque de discernement.
Mais l’esprit critique, le vrai, celui qui a de la valeur, n’est jamais gratuit. Il coûte. Il exige d’avoir compris le sujet avant de le juger. D’avoir soi-même porté un projet, connu la résistance du réel, les arbitrages impossibles, les nuits où l’on doute. Celui qui critique ainsi ne se contente pas de dire ça ne marche pas. Il dit voilà pourquoi, et souvent voilà comment faire autrement. Sa critique est un acte constructif. Celle de la mouche est un bruit.
Comptez !
La prochaine fois qu’une idée sera posée sur la table, dans un hémicycle, sur un plateau télé, ou simplement entre amis un dimanche, comptez. Comptez ceux qui proposent d’améliorer, et comptez ceux qui se contentent de bourdonner. Le ratio vous dira tout ce qu’il faut savoir sur l’état du débat.
Et si vous faites partie de ceux qui construisent, ne lâchez rien. Faites avancer les choses. Ne perdez pas votre énergie à compter les mouches.
Mon maître horloger disait : « Le balancier n’a que faire des brasseurs de vent. Il bat dans le silence de ceux qui l’ont réglé. »
Il parlait de mécanique. Il parlait, sans le savoir, de tous ceux qui construisent en silence pendant que les mouches bourdonnent.
Pierre - Chroniques en Marge
Pour les inadaptés lucides
Sources
Jean de La Fontaine, Le Coche et la Mouche, Fables, Livre VII, fable 8 (1678)
Motion de rejet préalable : article 91 du Règlement de l’Assemblée nationale (supprimée en 2019, remplacée par la motion de rejet, rétablie dans l’usage courant du terme)


