Chronique #3 - Conversation au restaurant : Anatomie d'un chaos sonore
Ce soir-là, le bruit s'est assis à table. Il a tout mangé.
L’invitation était alléchante. Une soirée bistronomique organisée par une association, dans un de ces restaurants qui savent encore ce que le mot table signifie vraiment : nappes bien repassées, verres à pied, carte courte et ambitieuse. La salle occupait l’ancienne salle à manger d’une maison bourgeoise bourguignonne, avec ses moulures, son parquet ciré, ses hauts plafonds. Le genre d’endroit où l’on baisse instinctivement la voix.
Une quarantaine de convives. La table avait été dressée en U - disposition classique pour les grands rassemblements, qui donne l’illusion que tout le monde se voit, que tout le monde existe dans le même espace. Et d’emblée, la répartition avait quelque chose d’attachant : les femmes du coin d’un côté, les hommes de l’autre - la « table bressane », m’avait-on expliqué avec un sourire complice, comme une tradition que personne ne remet en cause parce que personne ne se souvient vraiment pourquoi elle existe. Nous, les importés - ceux qui ne sont pas d’ici de naissance ou d’ancienneté suffisante -, occupions le troisième côté du U, mélangés selon les affinités, les hasards des arrivées, les politesses d’usage.
C’était bien. Ça promettait.
L’apéro a tout déclenché.
C’est toujours l’apéro. Même assis, même encore sages sur nos chaises, le simple fait de lever un verre ensemble suffit à ouvrir les vannes. Les conversations partent dans tous les sens avec cette légèreté particulière des premiers verres - on ne cherche pas encore à convaincre, on bavarde, on tâte le terrain, on rit facilement. Et le volume monte, doucement d’abord, puis moins doucement, sans que personne n’en soit vraiment responsable ni vraiment conscient.
J’ai remarqué l’acoustique assez tôt. Ces vieilles maisons bourgeoises ont des qualités indéniables : le cachet, le charme, une certaine idée de la permanence. Mais leurs murs épais, leurs plafonds hauts, leur parquet sonore - tout cela fait chambre de résonance. Les voix ne s’absorbent pas, elles rebondissent, s’additionnent, se superposent jusqu’à former cette chose indéfinissable qui n’est plus du son mais du bruit. On perçoit encore des syllabes, des intonations, des éclats de rire - mais les mots, eux, ont disparu quelque part dans la réverbération générale. La clarté s’est évaporée,
En physique acoustique, on appelle ça l’effet cocktail : chaque locuteur monte le volume pour couvrir le bruit ambiant, ce qui augmente le bruit ambiant, ce qui pousse chacun à monter encore. Une spirale sans issue
Nous nous sommes assis. Les plats allaient commencer. Et avec eux, la catastrophe.
Mon vis-à-vis - un homme affable, visiblement heureux d’être là - s’est penché vers moi et a dit quelque chose. J’ai vu sa bouche s’ouvrir, ses lèvres bouger avec l’animation de quelqu’un qui raconte une bonne histoire. J’ai hoché la tête. Je n’avais pas entendu un mot.
J’ai essayé de lire sur ses lèvres. C’est un exercice que l’on croit facile jusqu’au moment où on s’y confronte réellement. Les labiales se laissent deviner - les p, les b, les m - mais le reste se noie dans les micro-mouvements, les tics articulatoires, les mots qui se ressemblent trop pour qu’on les distingue sans le son. J’ai capté des fragments. Un prénom peut-être. Un lieu. Ou bien un plat. Difficile à dire.
Il a continué. Long, ce récit. Animé. Il gesticulait légèrement, ce qui trahit quelqu’un qui tient à son histoire. À un moment, son visage a pris une expression qui appelait une réaction de ma part - amusement ? indignation ? - alors j’ai souri, modérément, le sourire universel qui peut signifier à peu près n’importe quoi. Il a semblé satisfait. Il a repris.
J’ai tenté, à deux ou trois reprises, de glisser quelque chose. Une réplique, une question, un commentaire sur ce que j’avais cru comprendre. J’ai articulé distinctement, légèrement haussé la voix en espérant que ça traverse la table. Rien. Son regard continuait de parcourir la salle ou revenait vers son assiette avec la placidité de quelqu’un qui ne perçoit aucune interruption. Mes mots s’étaient dissous avant même d’atteindre l’autre bord.
Au bout d’un moment, j’ai renoncé.
C’est un sentiment étrange que de se taire dans une assemblée bruyante. Pas le silence choisi du contemplatif, pas le silence offensé de celui qui boude - mais le silence résigné de celui qui a compris que ses mots coûtent de l’énergie et ne produisent aucun effet mesurable. On continue d’exister physiquement à table, de sourire aux moments opportuns, de lever son verre quand quelqu’un lève le sien. Mais on est sorti de la conversation, ou plutôt la conversation vous a expulsé sans violence, par simple saturation du canal.
Je me suis mis à observer.
De l’autre côté du U, chez les femmes, ça parlait fort et avec conviction - on le voyait aux gestes, aux éclats de rire qui traversaient parfois le brouhaha général comme un bref rayon de son intelligible. Chez les hommes, même tableau : animation visible, gestuelle expressive, échanges apparemment intenses dont je ne percevais que la forme sans le contenu, comme regarder un film muet trop loin de l’écran pour lire les intertitres.
Mais ce qui m’a frappé - et intrigué - c’est qu’eux semblaient y arriver. Pas seulement parler : échanger. Se répondre. Réagir à ce que l’autre venait de dire, enchaîner, relancer. Avec cette aisance particulière de gens qui ne se battent pas contre leur environnement sonore mais qui en font partie, comme si le brouhaha était leur élément naturel.
J’ai regardé, sincèrement perplexe. Ont-ils de plus grandes oreilles ? Une acuité auditive entraînée par des générations de tablées rurales ? Ou leur langue est-elle simplement plus sonore, portée par une diction de terroir qui perce là où la mienne se dilue ? Ou - hypothèse la plus vraisemblable - est-ce simplement une compétence sociale héritée, acquise banquet après banquet depuis l’enfance, dans ces salles des fêtes de campagne où l’on apprend très tôt à capter l’essentiel d’une conversation à travers dix décibels de parasites ? Une habitude que les importés, quelles que soient leurs qualités par ailleurs, n’ont tout simplement pas tous.
Je me suis consolé à ma manière : observer sans participer, c’est quand même une façon d’être là.
Quarante personnes qui mimaient l’échange sans vraiment l’accomplir.
Il y a quelque chose de comique là-dedans - et quelque chose d’un peu mélancolique aussi. Ces quarante personnes rassemblées pour partager une soirée, dépensant une énergie considérable à produire du discours dans un espace qui le rendait inaudible. Un effort collectif et parfaitement vain.
Et puis il y avait les plats.
Le menu était soigné. On le voyait à la présentation, aux couleurs, à l’attention portée aux assiettes. Le genre de cuisine qui mérite qu’on s’y arrête, qu’on cherche les équilibres, qu’on identifie ce qui rend une sauce différente d’une autre. Le genre de cuisine qui réclame, sinon le silence, du moins une certaine disponibilité de l’esprit.
Elle ne l’a pas eu.
Manger dans le vacarme, c’est manger autrement - et moins bien. Ce n’est pas une coquetterie de gastronome : c’est de la physiologie. L’attention, la concentration, la mémoire sensorielle - tout ce qui permet d’apprécier un plat avec quelque chose qui ressemble à de la conscience - se trouve mobilisé ailleurs, saturé par le bruit, épuisé par l’effort de communication. On mange mécaniquement. On goûte par réflexe. Les saveurs arrivent amorties, indistinctes, comme filtrées par une couche de coton sonore.
Ce risotto - ou cette volaille, je ne sais plus - qui aurait mérité qu’on s’y attarde : avalé sans vraiment le percevoir. Le vin, probablement très correct, réduit à sa fonction hydratante. Tout cela formait un continuum légèrement indifférencié, un gloubi-boulga sensoriel dont on sort repu mais pas vraiment nourri - certainement pas nourri au sens plein du terme.
C’est la vraie perte de la soirée, finalement. Pas l’impossibilité de converser - on peut s’en accommoder, on peut regarder, observer, se laisser traverser par l’ambiance. Mais le fait que la cuisine, elle aussi, ait été victime collatérale du bruit. Que le soin de ceux qui ont cuisiné soit passé, lui aussi, à la trappe acoustique.
Entre deux plats, j’ai quand même posé la question à mes voisins immédiats - ceux que j’entendais assez pour échanger quelques mots dans les rares accalmies. Étais-je seul à percevoir ce chaos ? Peut-être étais-je simplement sourd, après tout, ou trop peu accoutumé aux grandes tablées ?
La réponse a été unanime, et sans hésitation. Aucun d’eux n’avait supporté le bruit. Tous confirmaient la même chose : les plats, pourtant bien préparés - et là, les visages prenaient une expression mi-regret mi-indignation - avaient été littéralement gâchés par le vacarme ambiant. Impossible de les goûter vraiment, impossible de s’y attarder. On mangeait parce qu’il fallait bien manger, mais le plaisir, lui, s’était perdu quelque part dans le fond sonore.
Maigre consolation - mais réelle.
En rentrant, dans le calme de la voiture puis de la maison, j’ai tenté de reconstituer la soirée : par fragments, par impressions, sans vraiment pouvoir dire ce qui s’était passé ni ce qu’on avait mangé ni de quoi on avait parlé. Mon vis-à-vis m’avait peut-être raconté quelque chose de passionnant. Je ne le saurai jamais.
Ce sera, j’en ai pris la décision tranquillement, ma première et dernière participation à ce format. Non par mauvaise volonté, non par misanthropie - j’aime les gens, j’aime les tables, je peux m’habituer aux dîners qui s’étirent. Mais une soirée à quarante dans une salle réverbérante n’est pas un dîner. C’est un événement sonore auquel on assiste en mangeant.
Pour la prochaine fois, six personnes. Huit au maximum. Une table ronde si possible. Et une salle avec des rideaux.
Ce n’est pas une plainte.
Mon maître horloger avait une règle que j’ai mise des années à vraiment comprendre : un mécanisme bien conçu n’a pas besoin de volume pour fonctionner. Le silence d’un mouvement bien réglé est la preuve de sa qualité. Le bruit, lui, signale presque toujours quelque chose qui frotte.
Il parlait de calibres. Il parlait, sans le savoir, de tables.
Pierre Greutert - Chroniques en Marge
Pour les inadaptés lucides.
P.S. Et vous - avez-vous déjà vécu ce genre de soirée où le bruit a tout englouti ? Racontez-le en commentaire. Je suis curieux de savoir si les inadaptés lucides sont aussi nombreux que je le suppose.
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