Je suis suisse. L’identité numérique française, l’application France Identité, la carte à puce qui remplace le format plastique : rien de tout ça ne me concerne. Pas de compte à créer, pas d’app à synchroniser, pas de carte à vérifier avant de sortir.
Je pensais y échapper. Puis j’ai fermé mon activité d’horloger.
16 ans de restauration, un SIRET à clore, une démarche que je croyais standard.
Sauf que la procédure demande une signature numérique. Et la signature numérique suppose, en amont, une identité numérique française.
Que je n’ai pas. Que je ne peux pas avoir.
Je suis un fervent adepte de la simplicité. J’ai horreur de la complexité.
Parce que ce qui est compliqué est difficile à comprendre. Ce qui est difficile à comprendre est difficile à appliquer. Ce qui est difficile à appliquer est difficile à réparer. Et ce qui est difficile à réparer ne tient pas dans le temps.
Cette chaîne n’a rien d’abstrait. Je l’ai vécue pendant 2 ans.
16 ans à restaurer des mouvements mécaniques m’ont appris une chose que la plupart des gens ignorent : la complexité n’est jamais le problème.
Un calendrier perpétuel compte parmi les mécanismes les plus compliqués que l’horlogerie ait produits. Il calcule les mois de 30 et 31 jours, février, les années bissextiles, parfois sur un siècle entier, sans intervention humaine.
Je n’ai jamais démonté un calendrier perpétuel en y trouvant une pièce inutile. Chaque rouage sert une fonction précise.
La complexité, quand elle est pensée, produit de la clarté d’usage : le porteur n’a jamais à y penser, le mécanisme s’en charge seul.
Ce que je n’ai jamais trouvé en horlogerie, je l’ai trouvé à l’URSSAF.
La procédure de clôture de l’activité suppose une identité numérique. Le formulaire, le tunnel de signature, l’identité vérifiée : tout part du même postulat, celui du cas majoritaire.
Pour un indépendant suisse installé en France, donc sans identité numérique française, aucune voie n’est indiquée. Pas de case à cocher, pas de lien vers une alternative, pas de mention du cas non prévu.
J’ai cherché. Pendant 2 ans.
La solution existe. Elle est même, une fois qu’on l’a sous les yeux, relativement simple à exécuter.
Mais elle est invisible depuis le parcours standard. Il faut la débusquer ailleurs : un forum, une note de service égarée, un renvoi entre deux pages qui ne se citent pas.
Rien dans le système ne la signale comme la voie prévue pour un cas pourtant parfaitement légal.
Et voici le point qui justifie, à lui seul, mon éloge de la simplicité : une semaine après l’avoir enfin trouvée, je ne me souviens déjà plus où.
Si je devais recommencer demain, je repartirais de zéro, et je perdrais à nouveau 1 à 2 ans en recherches inutiles.
Une solution qu’on ne peut pas retrouver est un accident heureux, non reproductible. Le système ne l’a pas conçue pour qu’on la retienne, ni pour qu’on la retrouve.
Il l’a laissée exister, quelque part, pour le jour où quelqu’un tomberait dessus par ténacité.
Personne, dans cette histoire, n’a agi de mauvaise foi. Personne à l’URSSAF n’a décidé d’exclure les indépendants non français.
Le mécanisme a simplement été construit pour le cas standard, puis jamais élargi.
« C’est compliqué, et c’est normal. » La phrase, entendue partout, devenue une résignation normalisée, résume bien le problème. Sauf que ce n’est pas normal. Ce n’est même pas nécessaire.
On a laissé un vide, et on a compté sur l’usager pour le combler lui-même. « Débrouillez-vous ! »
La complexité d’un calendrier perpétuel a une raison d’être : elle produit un résultat qu’aucun mécanisme simple ne pourrait produire.
La complexité d’un formulaire URSSAF sans voie alternative documentée ne produit rien. Elle ne fait que déplacer le travail, de l’administration vers l’usager, sans jamais le réduire.
La vraie mesure d’un système simple, c’est qu’on puisse le refaire une semaine plus tard, sans tout redécouvrir depuis le début.
Mon maître-horloger disait qu’un mouvement bien construit ne cache rien à celui qui sait le lire. Il parlait de calendriers perpétuels et de rouages sans excès.
Il parlait, sans le savoir, d’un pays où retrouver une solution coûte aussi cher que la trouver la première fois.
Pierre — Chroniques en Marge
Pour les inadaptés lucides



Bonjour et tout d'abord merci pour ce moment de lucidité partagé dans l'humour - et pour ce qui me concerne, dans une absence totale de nostalgie des jours peu heureux où je me confrontais si souvent à l'Administration en général et - horresco referens- à l'URSSAF en particulier. J'ai donc lu avec empathie et sympathie. Néanmoins je ne suis pas certain de vous suivre sur la question de savoir de quoi nous parlons lorsque nous évoquons la complexité. A vous lire, la complexité, exemplifiée de façon intéressante et efficace par la référence à ce fameux calendrier perpétuel dans sa version mécanique, c'est essentiellement ce qui est compliqué. Vous pouvez relire tout votre billet en remplaçant complexité, complexe, par compliqué, complication. Certes les dictionnaires le confirment, complexe et compliqué sont donnés comme synonymes. Et pourtant, le sens commun de ces deux mots entre en opposition, voire en antagonisme, selon le domaine auquel on les applique. J'ai bien noté que vous parlez, sans vous attarder sur ce que vous entendez exactement par là, de pensée d'usage. Notez tout de même que la simple liste des synonymes de "complexe": compliqué, composé, ardu, embrouillé, alambiqué, délicat. révèle aussitôt qu'il y a un flou, c'est à dire un loup: et je crois même qu'il y en a plusieurs! Ce qui est composite n'est pas forcément compliqué, encore moins difficile: Bref, j'en reste là pour l'heure car il est midi et je vais aller de ce pas en cette fin de canicule, manger une salade bien fraîche... Tiens, justement, avec une bonne vinaigrette! En voilà un complexe qui n'est ni difficile, ni compliqué!
Bien à vous et encore merci!
GOS