Droite ou gauche : ça dépend d'où vous regardez.
Chronique #24 — Au départ il y avait un perdu. À l'arrivée il y en avait deux.
— Allo ? Je pense être perdu. Quelle route je dois prendre ?
— Vous êtes où ?
— Je ne sais pas exactement. Aidez-moi. Je dois tourner à droite ou à gauche ?
— Sans savoir où vous êtes, je ne peux pas vous dire.
— Je crois que je suis près de XXX.
— Ah, alors prenez à droite.
L’automobiliste prend à droite. Il aurait dû prendre à gauche.
Personne n’a pensé à dire dans quel sens il roulait. Ma droite peut être votre gauche. Ce détail, ce contexte d’une seconde, personne ne l’a réclamé. Au départ il y avait un perdu. À l’arrivée il y en avait deux.
Deux personnes ont parlé sans établir un référentiel commun. L’un demande une direction. L’autre en donne une. La question préalable — dans quel sens roules-tu, où regardes-tu, quel est ton point de départ réel — n’a été posée par personne.
Un problème devient deux. Le perdu est plus perdu. L’aidant a contribué au désordre en croyant contribuer à la solution.
La structure est habituelle. Elle se répète à chaque conversation où le contexte manque.
Observez n’importe quelle conversation ordinaire. Quelqu’un parle. L’autre attend une pause pour placer le sien. On écoute pour répondre, rarement pour comprendre. Le contexte manque parce que personne ne le réclame, et personne ne le réclame parce que la réponse compte plus que la solution.
Des échanges vagues, flottants, où les « il », les « elle », les « avant », les « après » se mélangent sans que personne ne sache plus de quoi on parle. La conversation continue pourtant. Elle se suffit à elle-même.
Chez un notaire, récemment, une séance a dérapé en débat houleux. Le notaire a précisé le contexte, calmement, avec exactitude. Inutile. L’interlocuteur n’était pas en mode écoute. C’est un « vous avez peut-être raison, passons au point suivant » qui a ramené le calme. Aucune compréhension supplémentaire. Juste une sortie.
Quand ça rate, le diagnostic est rapide. Le perdu ne sait pas se diriger. L’interlocuteur est de mauvaise foi. La séance a déraillé à cause de l’autre.
Le tort est toujours ailleurs. Ce réflexe est confortable : il clôt le problème sans l’examiner. Pas besoin de revenir sur ce qu’on n’a pas demandé, pas écouté, pas précisé. La cause est identifiée, l’affaire est classée.
Ce qui disparaît dans l’opération : la question du contexte manquant. Elle n’a jamais été posée, elle ne le sera pas. Pourquoi chercher ce qu’on a raté quand on peut désigner ce que l’autre a raté ?
Deux oreilles, une langue. Le ratio est là depuis le début, gravé dans l’anatomie.
Personne ne l’a inversé. On parle deux fois plus qu’on n’écoute, on répond avant de comprendre, on attribue avant d’examiner. Le contexte manque parce qu’il faudrait se taire assez longtemps pour le recueillir.
Une préférence, pas une maladresse.
Mot de l’horloger
Dans un mouvement, certaines vis se serrent à droite, d’autres à gauche. Sans repère, on force dans le mauvais sens et on abîme. Les horlogers ont résolu le problème il y a longtemps : trois fentes dans la tête au lieu d’une. Le sens est lisible avant même de poser le tournevis.
Le contexte, gravé dans la pièce elle-même. Plus de malentendu possible.
Pierre — Chroniques en Marge
Pour les inadaptés lucides


