Juan Branco propose le RIC. Et un véto présidentiel dessus.
Décryptage #18 - Ce que le programme des Ruches dit en note de bas de page.
Le vrai filtre présidentiel n’est pas dans les urnes. Il est dans le carnet d’adresses des maires. Juan Branco vient de le découvrir.
Il se présente à la présidentielle 2027. Déclaré officiellement en décembre 2024, avocat, docteur en droit, auteur de Crépuscule — 130 000 exemplaires vendus, un million de téléchargements. Derrière lui : la défense de Julian Assange, celle des Gilets Jaunes, plusieurs affaires africaines à haut risque politique. Devant lui : un programme de plus de 300 propositions, un mouvement participatif organisé en « Ruches », et une ambition explicite de changer de régime.
Le projet est net. Réduire le pouvoir présidentiel. Redonner la souveraineté au peuple. Casser les verrous de la Ve République. Avant d’examiner si ce programme tient, trois questions plus simples méritent une réponse : est-il éligible ? Que dit son programme dans le détail ? Et ce qu’il propose résiste-t-il à la lecture du texte qu’il a lui-même écrit ?
Le profil : ce que la biographie éclaire
Juan Branco est né en Espagne en 1989. Fils d’un producteur de cinéma portugais, il grandit entre l’Andalousie et le 6e arrondissement de Paris. Naturalisé français le 31 mars 2010. École normale supérieure, doctorat en droit. Parcours académique irréprochable, réseau institutionnel solide au départ.
La trajectoire bifurque ensuite. Membre du pôle culture de la campagne Hollande en 2012, il en est écarté rapidement. Il rejoint l’équipe juridique de WikiLeaks, devient l’un des avocats français de Julian Assange. Défend des Gilets Jaunes. Publie Crépuscule en 2019, charge documentée contre les liens entre Emmanuel Macron, les médias et les milieux d’affaires. Le livre circule d’abord en PDF, atteint 130 000 exemplaires vendus.
La suspension vient en octobre 2025 : neuf mois, prononcée par le conseil de discipline du barreau de Paris pour violation du secret de l’instruction dans une affaire le concernant personnellement. Il conteste la procédure, dénonce une manœuvre politique coordonnée par les plus hautes autorités judiciaires.
Ce parcours n’est pas un détail biographique. Il explique la posture : un homme formé par les institutions, qui a choisi de s’y opposer depuis l’extérieur, et qui veut maintenant les réformer depuis le sommet.
L’éligibilité : réponse nette
La question circule. Un avocat suspendu peut-il se présenter à la présidentielle ? La réponse est dans le Code électoral, et elle est sans ambiguïté.
Pour être candidat à l’élection présidentielle, il faut : la nationalité française, la majorité, l’absence de privation de droits civiques prononcée par une décision de justice, et les 500 parrainages d’élus répartis sur au moins 30 départements. C’est tout. La Constitution de la Ve République n’exige pas la naissance en France. Elle n’exige pas l’exercice d’une profession réglementée. Elle n’exige pas un casier judiciaire vierge.
Branco remplit les trois premières conditions. Naturalisé en 2010, il a la nationalité française. Il a 37 ans. Aucun tribunal ne l’a privé de ses droits civiques. La suspension disciplinaire du barreau est une sanction ordinale, pas pénale. Elle retire temporairement le droit d’exercer comme avocat. Elle ne touche pas à l’éligibilité.
Le seul obstacle réel reste les 500 parrainages. Branco estime que les maires seront convaincus par la qualité de son programme. C’est une hypothèse. En 2022, François Asselineau, candidat déclaré depuis des années avec une organisation militante structurée, n’a pas atteint le seuil. Les parrainages ne récompensent pas la qualité d’un projet. Ils récompensent l’ancrage territorial et le réseau d’élus locaux. Branco n’en a pas.
Le programme : les pièces du dossier
Le programme des Ruches est public, téléchargeable, participatif. Il compte plus de 300 propositions, enrichies depuis décembre 2024 par les contributions des membres du mouvement. L’ambition est explicitement constitutionnelle : il ne s’agit pas de gouverner dans le cadre de la Ve République, mais de la remplacer.
Les propositions centrales sont lisibles. Création d’un référendum d’initiative citoyenne en toutes matières. Mandats impératifs et révocatoires : la possibilité pour les citoyens de démettre un élu qui ne tient pas ses engagements. Suppression du Sénat, remplacé par une chambre haute absorbant le Conseil économique, social et environnemental. Élection partielle des magistrats. Création d’un Procureur de la nation élu. Mandat présidentiel porté à sept ans, limité à trois mandats.
La référence explicite est la Suisse. Branco cite le modèle helvétique à plusieurs reprises : démocratie directe, référendums d’initiative populaire, souveraineté citoyenne effective. Le modèle est cohérent avec le diagnostic : la Ve République concentre le pouvoir, le citoyen n’a pas de prise réelle sur les décisions qui le concernent.
Le programme est structuré, sourcé, volumineux. Il ne ressemble pas à une liste de slogans. C’est un document de travail, avec des renvois juridiques, des propositions de textes constitutionnels, des notes de bas de page.
C’est précisément dans ces notes que se trouve la tension.
La contradiction dans le texte
Page 8 du programme, en bas de page, une note. Elle concerne les référendums révocatoires, ceux qui permettraient aux citoyens de destituer un président qui ne tient pas ses engagements. La note précise que ces référendums devront être adoptés à la majorité des deux tiers, ou en cas de mise en jeu du véto présidentiel.
Le véto présidentiel. Sur les référendums citoyens.
Ce n’est pas une interprétation. Ce n’est pas une lecture hostile du texte. C’est la formulation retenue par Branco lui-même, dans le document qu’il soumet aux électeurs.
La tension est mécanique. Un programme qui cite la Suisse comme modèle de démocratie directe conserve un instrument que la Suisse n’a pas : la possibilité pour le président de bloquer un référendum initié par les citoyens. En Suisse, le référendum d’initiative populaire ne peut pas être rejeté par l’exécutif. C’est précisément ce qui lui donne sa force.
Ce n’est pas nécessairement de la mauvaise foi. Tout projet de réforme constitutionnelle conserve des garde-fous. Tout candidat qui veut accéder au pouvoir pour le redistribuer garde, au moins provisoirement, les leviers nécessaires pour le faire. La question que le lecteur peut se poser est plus simple : un verrou remplacé par un autre verrou, est-ce un changement de système ?
Le filtre qui ne dit pas son nom
Branco n’est pas le premier candidat hors système à se heurter à ce mur. Il ne sera pas le dernier.
Les 500 parrainages ne sont pas dans la Constitution. Ils sont dans la loi organique du 18 juin 1976, adoptée précisément pour réduire le nombre de candidatures jugées fantaisistes après l’élection présidentielle de 1974. Le seuil a été relevé, les noms des parrains rendus publics depuis 2017. Chaque modification a rendu le filtre un peu plus sélectif, un peu plus coûteux politiquement pour un élu local qui signerait en faveur d’un candidat sans parti.
Le résultat est mécanique. Un candidat sans réseau partisan structuré doit convaincre 500 élus locaux de signer publiquement en sa faveur, en sachant que leur nom sera publié au Journal officiel, que leurs pairs le sauront, que leur appartenance politique en prendra note. Ce n’est pas une barrière juridique. C’est une barrière sociale. Elle ne dit pas « vous n’êtes pas éligible ». Elle dit « trouvez d’abord 500 personnes prêtes à s’exposer pour vous ».
Pour un candidat qui dénonce précisément les réseaux d’influence et les logiques de cooptation institutionnelle, l’ironie est complète. Pour accéder au poste depuis lequel il veut démanteler ces réseaux, il doit d’abord les convaincre de le laisser passer.
La Ve République a prévu ça aussi.
Le mot de l’horloger
Mon maître-horloger répétait : « Un mouvement peut être conçu pour se remonter lui-même. Il reste soumis aux lois de la mécanique. La nouveauté des pièces ne change pas la logique du mouvement. » Il parlait de montres. Il décrivait sans le savoir la Ve République.
Pierre — Chroniques en Marge
Pour les inadaptés lucides
Sources consultées
Programme des Ruches (version 8, décembre 2025) — ruches.org/sites/default/files/mediatheque/documents/2025-12/le-projet-8.pdf
Juan Branco — Wikipédia — fr.wikipedia.org/wiki/Juan_Branco
Conditions d’éligibilité à l’élection présidentielle — Vie publique — vie-publique.fr/fiches/19428-quelles-conditions-pour-etre-candidat-lelection-presidentielle
Textes relatifs à l’éligibilité — Conseil constitutionnel — conseil-constitutionnel.fr/election-presidentielle-2002/textes-relatifs-a-l-eligibilite-a-l-election-presidentielle
Comparatif des candidats 2027 — Solution Démocratique — solutiondemocratique.fr/comparatif-candidats-programme-elections-presidentielles-france-2027
Référendum d’initiative citoyenne — Wikipédia — fr.wikipedia.org/wiki/Référendum_d’initiative_citoyenne
Loi organique du 18 juin 1976 — Légifrance — legifrance.gouv.fr


