Küchenkastenschlüsselloch : vingt-cinq lettres, zéro ambiguïté
Chronique #17 - Pourquoi je lis en anglais, écris en français et cherche mes mots en allemand.

Il était une fois des pâtes dans une assiette. Des petits tuyaux creux, courbés, qui ressemblaient à des cornes. J’ai dit ce que je voyais : « Oh chic, des cornettes ! »
Silence. Regards. La table me regardait comme si j’avais dit quelque chose d’impoli.
« Non. Ce sont des coquillettes. »
J’ai regardé l’assiette. Puis les convives. Puis l’assiette. Pas de coquille en vue. Une corne, clairement. Deux, même. J’ai ouvert Google sous la table.
Verdict : en France, les cornettes s’appellent des coquillettes. La forme ne compte pas. Le nom est ce qu’il est, et c’est comme ça.
Ce jour-là, j’ai compris quelque chose sur le français que je n’aurais pas appris dans un manuel.
Le français négocie
Le français est une langue riche. Trop riche, parfois. Elle a des dizaines de mots pour une même réalité, et chacun porte une nuance. Le problème : dans la conversation quotidienne, ces nuances s’effacent. Les mots restent, mais leur sens devient négociable.
« C’est intéressant. » Encouragement sincère ou politesse froide ? Les deux. Selon le ton, le contexte, la relation. Le mot ne tranche pas.
« On verra. » Promesse ou esquive ?
« Je vais y réfléchir. » Ouverture ou fermeture polie ? En français, l’ambiguïté n’est pas un accident. Elle est intégrée à l’usage. On dit blanc, on entend parfois noir, et tout le monde fait semblant que c’est pareil.
J’ai cessé de lire les magazines d’informatique pour cette raison. Les analyses y sont souvent floues, et les conclusions pires encore. « Cet outil peut s’avérer dangereux, faites attention ! » Attention à quoi, exactement ? Le conseil ne sert à rien. Il aide seulement l’auteur à terminer sa phrase.
Ce matin encore : un utilitaire portait une grande plaque, lisible de loin. « ATTENTION VÉHICULE AGRICOLE. » Agricole. Naval. Militaire. De chantier. On s’en moque. Ce qu’on veut savoir, c’est si le véhicule va nous écraser. « VÉHICULE ENCOMBRANT » dit quelque chose. « VÉHICULE AGRICOLE » classe. Ce n’est pas la même chose.
Ce n’est pas un défaut de la langue. C’est une convention sociale encodée dans l’usage. Mais pour quelqu’un qui cherche la correspondance exacte entre le mot et la chose, comme des pâtes qui ressemblent à des cornes et qu’on appelle coquillettes, c’est une source permanente de friction.
L’anglais filme
L’anglais fait autre chose. Il ne nomme pas : il montre.
« I am working my sun-tan. » Pas « je bronze ». Pas « je profite du soleil ». Quelqu’un est allongé sur une chaise longue, actif dans sa passivité, en train de travailler quelque chose d’aussi sérieux que son hâle. La langue force à visualiser la scène, pas à l’étiqueter.
Ou ceci, croisé un jour dans un roman : « In a lame effort to hide some of her bulk, she wore loud flowing robes that would work nicely as bedsheets for a queen-size. » Pas besoin de traduction. La scène est là, entière, en une phrase. La robe qui flotte, le volume qu’elle échoue à dissimuler, le drap de lit grand format. On voit. On entend presque le tissu.
C’est ce que l’anglais produit systématiquement : une action en cours, incarnée, presque filmée. En français, on décrirait la silhouette. En anglais, on entre dans la pièce avec elle.
C’est pour ça que je lis en anglais. Les textes techniques, les analyses, les essais. La langue ne décore pas : elle pointe. Un mot, une image. Pas de négociation sur le sens.
L’allemand construit
L’allemand résout un problème différent : que faire quand le mot n’existe pas ?
En français, on emprunte, on périphrase, on s’arrange. En anglais, on contracte ou on adopte un terme étranger sans complexe. En allemand, on construit.
« Küchenkastenschlüsselloch. » Le trou de serrure du placard de cuisine. Quatre concepts collés en un seul mot, dans l’ordre logique, sans colle visible. Ce n’est pas du jargon : c’est de l’assemblage. Un concept manque, on fabrique la pièce.
En horlogerie, on dit « Grundzusammenstellung » : l’assemblage de base, la mise en place initiale du mouvement avant réglage. Un mot. Dix-neuf lettres. Aucune ambiguïté possible.
C’est pour ça que mes références en horlogerie sont allemandes. Jendritzki, Der Uhrmacher an der Drehbank. D’autres du même registre. Ces livres ne cherchent pas à être élégants. Ils nomment chaque pièce, chaque action, chaque séquence avec un mot qui ne peut pas vouloir dire autre chose. Pas d’ambiguïté sociale. Pas d’image à interpréter. Une nomenclature.
Pour quelqu’un qui a passé des années à démonter et remonter des mouvements de montre, c’est une évidence.
Alors pourquoi le français ?
Trois langues disponibles. Une pour l’image, une pour la précision, une pour l’assemblage. Et je choisis celle de la coquillette qui n’est pas une coquille.
La réponse honnête : parce que le lecteur est français. Parce que les institutions que je décortique sont françaises. Parce que la friction que je décris se vit en français.
Mais il y a autre chose. Le français, avec toute son ambiguïté, laisse de la place. Un mot qui peut vouloir dire plusieurs choses oblige le lecteur à choisir son sens, et l’auteur à préciser le sien. Ce n’est pas un défaut quand on écrit pour des gens qui pensent par eux-mêmes.
L’anglais montre. L’allemand nomme. Le français, lui, suggère. Et suggérer, parfois, est plus honnête que d’affirmer.
Les coquillettes resteront des coquillettes. Je n’y peux rien. Mais je continue de voir des cornes dans l’assiette.
Le maître horloger
Le maître horloger pose ses outils sur l’établi dans un ordre précis. À chaque fonction son outil.
On ne retire pas un balancier avec le même outil qu’une chaussée ou une vis. Utiliser le mauvais, c’est abîmer la pièce.
Trois langues dans ma tête : trois outils. Chacun taillé pour ce qu’il fait.
Pierre - Chroniques en Marge
Pour les inadaptés lucides

