HADLEYVILLE, TERRITOIRE DU NOUVEAU-MEXIQUE
Vers 1875, un dimanche matin.
Will Kane vient d’épouser
Amy. Il a rendu son étoile de marshal une heure plus tôt. La diligence de midi doit les emmener loin de la ville. Puis la nouvelle tombe au télégraphe : Frank Miller, l’homme que Kane a fait condamner et emprisonner cinq ans plus tôt, vient d’être gracié. Il arrive par le train de midi, chercher sa revanche. Trois complices l’attendent déjà à la gare.
Kane cherche des renforts. La ville se vide autour de lui, commerçant après commerçant, ami après ami : personne ne veut se trouver entre Miller et lui. À midi, dans la rue principale déserte, il affronte seul les quatre hommes.
Cette scène, tirée de High Noon (1952), a fixé pour des générations de spectateurs l’image du hors-la-loi américain : un compte à rebours, une rue vide, un duel solennel au son du canon de midi.
Gary Cooper incarne Will Kane. Grace Kelly joue Amy. Le rôle vaut à Cooper l’Oscar du meilleur acteur en 1953.
Dans le Décryptage précédent, on a vu qu’il n’existait pas une seule façon de devenir hors-la-loi dans l’Ouest américain, mais trois, coexistant sans jamais s’unifier. Aucune de ces trois procédures ne ressemble à ce que le cinéma en a montré.
Ce Décryptage regarde l’image du hors-la-loi telle que le cinéma l’a fabriquée : d’où elle vient, qui l’a construite, et pourquoi elle a survécu à la disparition de la frontière vers l’Ouest sauvage, actée par le recensement de 1890.
Le duel de midi, une fiction
SPRINGFIELD, MISSOURI
21 juillet 1865, en fin d’après-midi.
Wild Bill Hickok traverse la place publique. En face de lui, à une centaine de mètres, Davis Tutt, joueur de cartes, porte à la vue de tous une montre de gousset que Hickok lui a laissée en gage après une dette impayée. Les deux hommes se sont croisés la veille, dans un saloon, avec des mots durs. Ce soir, ils se font face en public, sans témoin désigné pour arbitrer, sans procédure, sans loi qui organise la scène.
Tutt tire le premier. Il manque. Hickok, plus lent à dégainer mais plus précis, l’atteint en pleine poitrine. Tutt meurt sur place.
C’est le seul affrontement documenté qui ressemble à ce que le cinéma répétera pendant un siècle : deux hommes, une distance, un tir. Le reste des archives raconte une autre histoire. Les vraies fusillades étaient chaotiques, impulsives, souvent à plusieurs, avec des coups de feu partant dans toutes les directions, dans des ruelles, des saloons, parfois dans le dos.
Le mot gunslinger lui-même, qui désigne un homme réputé rapide et adroit au pistolet, n’existe pas avant les années 1920. Le vocabulaire du mythe est arrivé après les faits qu’il prétend décrire, longtemps après que Hickok et Tutt aient été mis en terre.
Le duel Hickok/Tutt reste une exception. Mais le reste du mythe, l’idée d’un Ouest où chaque homme circule armé, prêt à dégainer au coin d’une rue, ne tient pas mieux face aux faits. Les villes elles-mêmes organisaient le contraire.
DODGE CITY, KANSAS
Un matin quelconque, entre 1876 et 1885.
Un voyageur descend du train. Avant de rejoindre le premier saloon, il doit s’arrêter à l’office du shérif et y déposer son arme. C’est la règle, affichée en ville, appliquée sans exception. Deadwood et Tombstone imposent la même contrainte.
L’ère western elle-même a duré une trentaine d’années, de 1865 à 1890, pas des générations comme le folklore le suggère.
La fabrication du mythe : presse et détectives
Le duel n’est qu’une pièce du tableau. Deux autres mécaniques ont fabriqué la figure du hors-la-loi, presque en parallèle.
La première : la presse elle-même a transformé des criminels en icônes. Jesse James en est l’exemple le plus net. Le mythe du bandit qui vole les riches pour donner aux pauvres n’a jamais été prouvé par aucun historien. Il vient d’un homme précis, John Newman Edwards, rédacteur en chef confédéré du Missouri, qui a construit pendant des années l’image d’un James généreux et pieux, pendant que celui-ci gardait pour lui l’argent volé. James écrivait lui-même, dans une lettre publiée par Edwards : « Nous ne sommes pas des voleurs, nous sommes des brigands. »
La seconde mécanique vient des deux camps à la fois : les hors-la-loi et ceux chargés de les traquer. Allan Pinkerton, fondateur de l’agence de détectives qui portait son nom, a construit sa propre légende avec la même énergie que ses adversaires. Il publie dix-sept livres en neuf ans, où ses agents traquent des bandits sans relâche. Au même moment, d’autres romans à un sou, dans le même format bon marché, racontent l’histoire inverse : celle de bandits héroïques échappant à leurs poursuivants. Pinkerton vendait le chasseur. Les autres vendaient le chassé. C’était le même genre d’histoire.
Le résultat : une figure fabriquée des deux côtés de la loi, reprise et démultipliée par le cinéma western du 20e siècle, jusqu’à devenir plus familière que les faits qu’elle a remplacés.
Le relais hollywoodien
De tous les films qui ont porté la figure du hors-la-loi à l’écran, High Noon reste le plus cité, le plus étudié, le plus copié. Le duel final dans la rue vide, à midi, a fixé l’idée du duel solennel comme rituel central de l’Ouest.
D’autres films des années 1950 reprennent le même sujet avec des variantes : Shane, la même année-là de gloire pour le genre, où un ancien pistolero tente d’échapper à son passé avant d’y être ramené par la violence des autres ; L’Homme des vallées perdues et Winchester ‘73, avec des figures de tireurs solitaires devenues des archétypes récurrents du genre.
Une décennie plus tard, le western change de continent sans perdre son emprise sur l’imaginaire. Sergio Leone tourne en Espagne sa trilogie de l’homme sans nom, Pour une poignée de dollars, Et pour quelques dollars de plus, Le Bon, la Brute et le Truand, avec Clint Eastwood dans le rôle d’un pistolero sans passé ni nom. La musique d’Ennio Morricone, avec ses sifflements, ses coups de fouet, ses carillons de montre, devient indissociable de la scène du duel : elle en fait un rituel presque sacré, étiré jusqu’à l’insoutenable avant le premier coup de feu. Le sous-genre né de ces films, le western spaghetti, comptera plus de 200 productions, preuve que le mythe du hors-la-loi s’exportait, se répliquait, s’amplifiait au-delà des États-Unis.
L’échelle industrielle du phénomène
Le phénomène dépasse ce seul film. À la fin des années 1950, les westerns représentaient à eux seuls plus d’un quart de la production hollywoodienne. Des salles de cinéma spécialisées devaient confisquer les pistolets à bouchon des jeunes spectateurs à l’entrée, tant les projections tournaient en fusillades improvisées dans les travées. Le genre a répété cette figure à une échelle industrielle et internationale, jusqu’à ce que la version fictive devienne, pour le grand public, plus vraie que l’archive.
Un terme détourné
Hors-la-loi : un terme que le cinéma a transformé en mythe. Un terme aujourd’hui récupéré par n’importe qui pour justifier n’importe quoi, sans savoir ce qu’il signifiait à la base.
Le mot outlaw a quitté depuis longtemps son sens juridique d’origine.
Ce glissement n’a été possible que parce que le grand écran avait d’abord vidé le mot de son contenu réel. Un hors-la-loi de cinéma n’a jamais eu besoin d’être condamné par une cour, recherché par un shérif, ni livré par extradition. Il lui suffisait d’un chapeau, d’un revolver prêt à dégainer, et d’une rue vide à midi.
C’est cette version-là, plus simple et plus vendable, qui continue de circuler aujourd’hui, bien après que la dernière véritable frontière vers le Far West a disparu.
Pierre — Chroniques en Marge
Pour les inadaptés lucides
Sources consultées
Le duel Hickok/Tutt : Springfield-Greene County Library District, Wild Bill’s Shootout — springfieldmo.gov ; Wikipedia, Hickok–Tutt shootout — en.wikipedia.org
Réglementation des armes à Dodge City : Smithsonian Magazine, Gun Control Is as Old as the Old West — smithsonianmag.com ; The Hill, Even the Old West had gun control — thehill.com
Jesse James et John Newman Edwards : SHSMO Historic Missourians, John Newman Edwards — historicmissourians.shsmo.org ; History.com, 5 Legendary Wild West Outlaws (citation de la lettre de James) — history.com
Allan Pinkerton, dix-sept livres en neuf ans : The History Reader, The Pinkertons in Myth and History — thehistoryreader.com
Mot « gunslinger » : Barry Popik, étymologie — barrypopik.com ; History Is Now Magazine — historyisnowmagazine.com


