
Un chiffre revient chaque année, plus lourd que le précédent.
15 milliards. Puis 20. Puis 23.
Toujours « le trou de la Sécu », au singulier. Comme s’il n’y avait qu’un seul tiroir-caisse, une seule colonne à additionner.
Sauf que personne, en le disant, ne précise de quoi ce chiffre est fait. Il vient d’où ? Il concerne quoi, exactement ?
Ce singulier recouvre cinq comptes séparés, cinq histoires distinctes, cinq trajectoires qui ne se ressemblent pas. Et que tout le monde mélange, par ignorance, par commodité, ou pour faire le buzz sur les plateaux télé.
La Sécurité sociale a cinq comptes. C’est simple. En apparence seulement.
Cinq comptes, pas un seul
Maladie
Vieillesse
Famille
AT-MP (accidents du travail, maladies professionnelles)
Autonomie.
Chaque branche a ses propres recettes, ses propres dépenses, son propre solde.
Ce découpage date de la création du régime général en 1945.
Avec un ajustement récent : la branche Autonomie existe depuis 2020, créée pour isoler le financement du grand âge et du handicap.
Un changement de périmètre s’ajoute en 2026.
Le FSV, le Fonds de solidarité vieillesse, qui finançait certains minima de retraite, disparaît en tant qu’entité séparée.
Ses missions et ses ressources sont transférées à la Cnav, la Caisse nationale d’assurance vieillesse, qui gère la branche Vieillesse.
Cinq comptes, cinq histoires différentes.
« Le trou de la Sécu » additionne ce qui, en réalité, se lit branche par branche.
Qui creuse, combien ?
Cinq branches, cinq soldes. En 2026, les cinq sont dans le rouge.
La MALADIE porte 13,3 milliards d’euros de déficit. Plus que les quatre autres branches réunies.
La VIEILLESSE suit avec 7,6 milliards d’euros, contre 7,2 milliards en 2025. Le déficit s’aggrave d’année en année.
Ce chiffre ne couvre que le régime général, la retraite de base des salariés du privé.
Les régimes complémentaires, l’Agirc-Arrco (le régime complémentaire unifié des salariés du privé, géré par les partenaires sociaux), et les régimes spéciaux (fonction publique, SNCF, RATP, et une bonne dizaine d’autres) restent hors de ce compte. Chacun avec sa propre logique de financement.
Ce sixième compte reçoit 6,0 milliards d’euros de subvention d’équilibre de l’État en 2026. Fonctionnaires exceptés : leur régime est équilibré autrement, par le taux de cotisation que l’État se fixe à lui-même, pas par une subvention distincte. Restent les régimes fermés, SNCF, RATP, mines, marins, Opéra de Paris, Comédie-Française. En 2025, cette subvention couvrait 63 % de leurs ressources. Un déficit qui ne porte jamais ce nom, comblé avant même d’apparaître
Puis l’AT-MP, 1,1 milliard d’euros.
C’est la branche qui change de statut. Celle qui affichait un excédent depuis des années et qui bascule.
FAMILLE et AUTONOMIE ferment la marche, à 0,5 milliard et 0,4 milliard d’euros chacune.
Des montants plus modestes. Mais des soldes qui, eux aussi, sont passés du positif au négatif.
Le total : 23,2 milliards d’euros.
Le PLFSS (projet de loi de financement de la Sécurité sociale) prévoyait un déficit de 19,4 milliards.
L’écart, 3,8 milliards, tient à une progression des dépenses légèrement supérieure à celle des recettes.
Le dérapage se creuse, il ne se corrige pas.
« Le trou de la Sécu », en 2026, c’est cinq trous qui se sont tous ouverts la même année.
Et un sixième compte, celui des régimes spéciaux, ne rentre même pas dans l’addition.
Comment financer ?
Le PLFSS 2026 agit sur deux leviers distincts pour chaque branche : les dépenses et les recettes.
CÔTÉ DÉPENSES, deux mesures ciblent deux branches précises.
Pour la Maladie, l’Ondam, l’Objectif national de dépenses d’assurance maladie, est plafonné à une hausse de 1,6 %, contre 3,6 % en 2025. Une mesure qui représenterait 6 milliards d’euros d’économies.
Pour la Vieillesse, un gel des prestations sociales, l’« année blanche », rapporterait 2,7 milliards d’euros sur l’ensemble des branches, dont 2,2 milliards pour la seule branche vieillesse.
CÔTÉ RECETTES, la mesure touche les exonérations de cotisations patronales, moins élevées sur les bas et moyens salaires.
Cette exonération est calculée chaque année à partir du Smic. Or le Smic a augmenté au 1er juin 2026.
Normalement, cette hausse aurait dû augmenter l’exonération accordée aux entreprises. Un décret du 12 juin bloque ce mécanisme : il fige le calcul sur l’ancien Smic, celui de janvier, pour toute l’année.
Conséquence directe : l’exonération reste au niveau de janvier.
Les entreprises paient donc plus de cotisations qu’elles n’en auraient payé si le calcul avait suivi la hausse du Smic.
Ce gel du barème rapporterait 2,2 milliards d’euros d’ici la fin de l’année.
Un décret, une date de référence, un effet qui s’inverse selon le mois où on regarde.
Personne n’a besoin de comprendre ce mécanisme pour qu’il s’applique.
Le nombre de rouages qu’il faut déplier pour savoir qui paie quoi mérite d’être retenu autant que le chiffre de 2,2 milliards d’euros.
CÔTÉ FINANCEMENT, le déficit annuel n’est pas comblé tout de suite. Il est transféré à l’Urssaf Caisse nationale (Acoss), l’organisme qui gère la trésorerie du régime général et qui emprunte sur les marchés à court terme.
Une loi de financement spéciale permet à la Cades (Caisse d’amortissement de la dette sociale) de reprendre la dette du l’URSSAF et l’étale sur plusieurs années. Elle atteindrait près de 163,3 milliards d’euros fin 2025.
Le déficit se répare branche par branche. La dette qu’il laisse derrière lui reste, elle, à financer dans son ensemble.
Ce qu’on retient
Cinq comptes, cinq histoires.
En 2026, les cinq sont dans le rouge. Même l’AT-MP, la branche qui tenait depuis des années.
La prochaine fois que quelqu’un dira « le trou de la Sécu », demandez lequel des cinq ?
Pierre — Chroniques en Marge
Pour les inadaptés lucides
Sources consultées
Rapport de l’Assemblée nationale sur le PLFSS 2026 (AVISANR5L17B2049)
UNSA Retraités, « Comptes de la Sécurité sociale 2026 : le rouge est mis ! »
Espace Social Européen, « Vers un déficit plus dégradé que prévu en 2026 »
La Banque Postale, « PLFSS 2026 : mesures clés du financement de la Sécurité sociale »
MaPaye, « Allègement général (RGDU) 2026 : gel du Smic entériné par décret du 12 juin 2026 »
Sénat, Projet de loi de finances pour 2026 : Régimes sociaux et de retraite
Sénat, Projet de loi de finances pour 2026 : Régimes sociaux et de retraite et CAS « Pensions »
Fondation IFRAP, « 21 % des ressources de notre système de retraites sont de discrètes subventions »


