Macron dit « couple ». Merz dit « intérêts ».
Décryptage #20 — Quand Paris nomme et Berlin décide.
Couple franco-allemand. L’expression revient dans chaque discours présidentiel sur l’Europe, chaque argumentaire de coopération industrielle, chaque sommet bilatéral. Elle pose une symétrie : deux pays, une relation, un projet commun.
En Allemagne, personne ne parle du couple « germano-français ». La relation existe : les échanges commerciaux, les institutions communes, les programmes de défense. Elle n’a simplement pas de nom sentimental outre-Rhin. Ce silence est une information.
J’écrivais il y a deux semaines, dans la Chronique #19, que la France regarde l’Allemagne comme une référence naturelle, une admiration teintée d’une rancœur qu’elle ne formule pas. L’Allemagne, elle, regarde ses options. Trois programmes industriels majeurs, lancés sur trente ans, permettent de vérifier ce que cette asymétrie produit concrètement.
L’EPR d’abord. À la fin des années 1980, la France et l’Allemagne lancent conjointement un réacteur nucléaire de troisième génération. Framatome et Siemens créent une structure commune. En 1998, l’Allemagne amorce sa sortie du nucléaire et met fin à la coopération. Siemens, minoritaire dans le groupe commun depuis le départ, annonce son retrait définitif en 2009. L’EPR existe toujours, mais français. Le « E » de European a disparu avec les Allemands, sans que le nom change.
Le SCAF ensuite. En 2017, Macron et Merkel lancent le Système de combat aérien du futur. Successeur du Rafale et de l’Eurofighter, horizon 2040, cent milliards d’euros annoncés. Le cahier des charges porte deux exigences françaises non négociables : capacité d’emport nucléaire, appontage sur porte-avions. L’Allemagne n’a ni l’un ni l’autre. En avril 2026, Macron assure publiquement que le programme n’est « pas du tout » mort. Le 8 juin, c’est Berlin qui annonce la fin.
Le MGCS enfin. Lancé la même année que le SCAF, le programme vise un char commun pour remplacer le Leclerc français et le Leopard 2 allemand, à l’horizon 2040. Rheinmetall et KNDS Allemagne travaillent déjà sur le Leopard 3, attendu au début des années 2030, soit une décennie avant l’éventuelle mise en service du char commun. Le ministère allemand de la Défense a confirmé que le projet « permet d’envisager différentes plateformes ». Traduction : deux chars distincts, un par pays. L’Allemagne prépare sa sortie sans l’annoncer.
Trois programmes. Trois structures de coopération. Le même dénouement : la France nomme le projet, l’Allemagne calcule ses intérêts, puis part quand le calcul ne tient plus.
En février 2026, le chancelier Merz remet ouvertement en cause la participation allemande au SCAF. Il se ravise quelques semaines plus tard. En avril, Macron assure que le programme n’est « pas du tout » mort. Le 8 juin, Berlin annonce la fin, et les porte-parole allemands parlent immédiatement de « partenaires potentiels » alternatifs. Pas de deuil. Pas de délai de réflexion.
La séquence est instructive en elle-même : un pays déclare, l’autre décide.
Les trois programmes ont une structure commune. Des spécifications françaises dans la colonne non-négociable : emport nucléaire, appontage, leadership industriel. Une rhétorique d’autonomie européenne pour emporter l’adhésion allemande. Une technologie et un financement allemands recherchés pour des projets conçus selon des besoins français. Le « couple » est l’argument qui rend cette demande présentable.
L’Allemagne n’a pas tort de partir. Elle entre dans ces programmes avec ses propres objectifs : retombées technologiques, emplois, montée en compétence industrielle. Quand ces objectifs ne sont plus servis, elle sort. C’est une logique cohérente, appliquée sans états d’âme.
L’écart entre les deux registres est là. D’un côté, un vocabulaire de relation : couple, partenaire privilégié, moteur de l’Europe. De l’autre, un vocabulaire d’intérêts : plateformes, partenaires potentiels, plan de travail réaliste. Quand un seul des deux partenaires nomme la relation, ce nom dit plus sur celui qui parle que sur la relation elle-même.
L’Allemagne n’a pas attendu. Un consortium baptisé « Team Gen 6 » (Airbus Defence & Space, Hensoldt, Diehl Defence, MTU Aero Engines et plusieurs autres industriels allemands) défend déjà auprès du gouvernement fédéral un programme alternatif sous leadership allemand. Le constructeur suédois Saab a fait savoir qu’il était intéressé par un partenariat. D’autres options sont sur la table : rapprochement avec le programme britannique Tempest, achat d’appareils américains.
Sur le char, Rheinmetall et KNDS Allemagne avancent sur le Leopard 3, sans attendre l’issue du MGCS.
La France regarde vers un Rafale nouvelle génération, seule. La ministre des Armées a assuré que Dassault, Safran et Thales constituaient « la seule équipe en Europe en capacité de produire un avion de chasse de manière totalement autonome ». C’est devenu nécessaire.
Les chemins se séparent sans drame côté allemand. Le gouvernement de Berlin a simplement indiqué que les ministres de la Défense des deux pays auraient à « élaborer un plan de travail commun concentré sur quelques projets réalistes et pertinents ». Une formulation administrative pour dire que le chapitre est fermé.
Un réacteur pensé pour rapprocher deux pays. Un avion commun annoncé à cent milliards. Un char lancé en 2017. La France a tenu le nom. L’Allemagne a tenu le stylo.
Le maître horloger assemblait deux mouvements destinés à former une pendule commune. Chaque mouvement était juste. Chaque mouvement était précis. Ils n’avaient simplement pas la même fréquence d’échappement. On pouvait les monter dans le même boîtier. Ils n’auraient jamais donné la même heure.
Il parlait d’horlogerie. Il parlait, sans le savoir, de diplomatie.
Pierre — Chroniques en Marge
Pour les inadaptés lucides
SOURCES
SCAF : Berlin et Paris conviennent de mettre un terme à leur projet conjoint — Zone Militaire
Après l’échec du SCAF, l’Allemagne cherche une alternative — Usine Nouvelle
Après le SCAF, le char franco-allemand MGCS sur la sellette — Front Populaire
Après le SCAF, le char du futur MGCS est-il déjà mort ? — Generation NT
Défense : après l’échec du SCAF, le projet MGCS à son tour menacé ? — Echos Plus


