«Regardez l'Allemagne». Personne ne demande pourquoi ?
Chronique #19 — La comparaison dit plus sur la France que sur l'Allemagne.

Vous l’avez entendue à la radio, à l’Assemblée : «Regardez l’Allemagne.» La phrase revient. Invariablement.
Sur un plateau de télévision, un débat, et inévitablement quelqu’un dit : «Regardez l’Allemagne.» L’assistance acquiesce. Le contradicteur se tait une seconde. Le sujet change.
La phrase revient sur la santé, sur l’industrie automobile. Elle arrive quand l’argument manque, et elle suffit. Personne ne demande les détails, personne ne conteste.
La Suède, le Danemark, la Finlande : meilleurs sur les mêmes indicateurs. On ne les cite pas. Seule l’Allemagne fonctionne comme une évidence.
La Suède fait mieux sur la santé. Le Danemark sur la mobilité sociale. La Finlande sur le marché du travail. Ces pays existent. Leurs chiffres aussi. Mais ces pays n’ont pas occupé Paris. Ils n’ont pas signé de traité à Versailles. Ils n’ont pas traversé la France trois fois en soixante-dix ans. L’Allemagne, si. Ce lien-là, personne ne le voit. Il a pourtant une histoire précise. Deux pays qui se sont déchirés. L’humiliation a lieu à Versailles, en 1919.
La France impose. Réparations, humiliation calculée. Keynes, présent à la conférence, écrit que le traité est une erreur : on ne construit pas la paix sur la ruine de l’adversaire. Personne ne l’écoute.
1940 récolte ce que Versailles a semé.
La ligne Maginot était là. Des centaines de kilomètres de béton armé et de tunnels. Construite pour arrêter ce qui était venu en 1914. Contournée en trois jours. Les chars allemands traversent les Ardennes et les soldats entrent dans Paris.
Quand la défaite est aussi soudaine, la France est surprise. La colère n’a pas le temps de naître. À sa place, une réaction inattendue : une attention fascinée pour l’ennemi. Certains journaux notent : les Allemands sont beaux, ils marchent droit, ils sont polis.
Ça ne durera pas. Les premières exactions effacent tout.
La France n’a jamais nommé son admiration pour l’ennemi. Elle l’a gardée enfouie. Ceux qui avaient vécu la guerre, eux, avaient tranché : «les Boches.» Le mot dit la haine, les atrocités, l’Occupation vécue de l’intérieur. Deux France, deux regards sur le même pays. L’une admire ce qu’elle ne comprend pas. L’autre n’a pas oublié ce qu’elle a subi.
Gad Elmaleh l’a mise en scène : l’Allemand modèle, blond, qui nage le crawl parfait ou skie comme un dieu. Quand un sketch fait rire une salle entière sur ce qu’elle reconnaît, c’est que quelque chose de profond est touché.
C’était il y a vingt-cinq ans. L’Allemagne a changé. Le regard des plateaux, non.
L’Allemagne d’aujourd’hui traverse une crise. Deux ans de récession, une coalition effondrée. Volkswagen ferme des usines pour la première fois, BASF délocalise. Le modèle que la France cite vacille. La vénération ne bouge pas.
En 1963, De Gaulle et Adenauer signent le traité de l’Élysée. La réconciliation devient projet politique, célébrée. La rancoeur des anciens n’a pas effacé l’admiration. Les deux ont traversé les décennies. L’admiration a trouvé les plateaux de télévision. La rancoeur, elle, a trouvé les bancs d’école — l’allemand reste la langue que personne ne choisit.
Ce miroir est révélateur de ce que la France cherche quand elle se regarde. L’ordre, la clarté d’exécution. Des qualités qu’elle pense ne pas trouver en elle. Il dit beaucoup sur la France.
Un pays qui se définit par son voisin ne se définit pas vraiment. Il attend.
Mon maître horloger le répétait invariablement :
«Une montre réglée sur un étalon faux indique l’heure avec la même conviction qu’une montre juste. Elle ne sait pas que l’étalon a bougé.»
Pierre — Chroniques en Marge
Pour les inadaptés lucides


« Regardez l’Allemagne » n’est pas la seule phrase-sentence qu’utilisent ceux qui n’ont aucun argument valable pour soutenir un débat face, justement, à un adversaire plus documenté ou instruit que lui… Adversaire? Oui, car les phrases-sentences ne sont dégainées que par des gens qui ne viennent pas pour débattre sur un sujet, mais qui viennent pour détruire ceux qu’ils ont déclaré comme ennemi ne se soumettant pas à leur propre doctrine. On est donc hors débat.
Étant destinées comme des armes tuant le débat, interdisant tout argument contraire, coupant la parole d’une personne ayant de vrais arguments, ces phrases-sentences sont forcément courtes. C’est l’équivalent verbal d’une tête nucléaire tactique: instantané, violent et destructeur.
De nos jours, les plus courantes sont, outre celle déjà mentionnée:
- C’est du complotisme!
- Vous défendez Poutine! (Variante: vous êtes un Poutinolâtre…)
- Vous êtes un antivax (alors qu’on a pu refuser l’injection « covid » tout en acceptant les vaccins)
- … et j’en passe, le catalogue est riche et gonfle au rythme de création de ces phrases par des officines ou individus dont la vacuité intellectuelle engloutit la moindre étincelle d’intelligence…
Et à chacun ses variantes: en Suisse, nous avons « Voyez la France » qui est vomie dès qu’une idée un tant soit peu « de gauche » est émise, tel un réflexe de Pavlov quand on n’a rien en tête pour en débattre en intelligence…
La forte densité de ces phrases-sentences et autres mots creux tirés en rafales dans le brouhaha n’est que la révélation de l’indigence intellectuelle, de la pauvreté de vocabulaire et d’art oratoire de ceux qui les utilisent…