Il y a cinq minutes, mon épouse a voulu ouvrir un aspirateur à main pour le vider. Elle a tâtonné 30 secondes, sans regarder l’assemblage, avant d’abandonner. La petite voix qui dit toujours la même chose : tu n’y arriveras pas.
Je passais par là. Elle m’a demandé, tout de suite : « Comment on fait pour l’ouvrir ? »
Dans ma tête, une réponse, une seule : RTFM (Read The F***ing Manual). Vieux réflexe d’informaticien, jamais vraiment parti. Je ne l’ai pas dit à voix haute. Le message ne serait pas passé, et un conflit aurait suivi pour rien. De toute façon, le mode d’emploi était perdu depuis longtemps, et l’information utile sur ce point précis aurait été très difficile à trouver.
J’ai regardé l’objet. Repéré les jointures. Déduit le mécanisme en quelques secondes. Mais l’absence de tentative avant la question m’a agacé.
Un autre jour, une autre ville, je cherche mon chemin. Je regarde le plan, je repère 2 ou 3 itinéraires possibles, je choisis. Autour de moi, d’autres arrêtent le premier passant venu. Le passant connaît rarement la rue en question. Il indique une direction, avec assurance. On le remercie. On se trompe souvent.
Chercher soi-même donne un résultat qu’on peut retrouver après coup. Demander donne une réponse immédiate, vite oubliée.
Mais le fond du problème est ailleurs.
Avoir un problème, c’est comme avoir un singe assis sur l’épaule. Demander « comment on fait pour... ? », c’est tenter de déposer ce singe sur l’épaule de celui à qui on pose la question. Ce qu’on veut, avant tout, c’est se débarrasser du singe. Avant la question, il appartenait à celle qui voulait ouvrir l’aspirateur ou trouver son chemin. Après, il m’appartient. Rien n’a été vraiment cherché. Le singe, lui, a changé d’épaule.
Ce qui agace, c’est de la recevoir de force. Sans l’avoir demandée. Sans pouvoir la refuser sans passer pour désagréable. Dire « cherche d’abord » sonne comme un reproche. Répondre tout de suite règle le problème en 30 secondes. Alors on répond. Et la charge reste chez moi la fois suivante, parce qu’elle a déjà fonctionné une fois.
De l’autre côté, ce geste est révélateur. Chercher une solution avant de demander coûte un effort et un risque. S’en dispenser dit quelque chose. Pas de la paresse, ou pas seulement. Une manière de se débarrasser de l’erreur possible : laisser quelqu’un d’autre prendre le risque de se tromper.
Dans la famille de mon épouse, ce réflexe est ancien. Un père autoritaire. Prompt à réprimander le moindre écart. Je suppose, sans en avoir la preuve, que chercher seul et se tromper y coûtait cher. Assez pour que la question devienne un réflexe de protection plutôt qu’un manque de curiosité. Tu n’y arriveras jamais, tu aurais dû me demander. Peut-être une phrase entendue plus d’une fois, enfant, avant même d’avoir essayé. Un enfant qu’on dénigre à chaque erreur n’apprend pas à faire confiance à son propre jugement. Il apprend à chercher, ailleurs, quelqu’un en qui avoir cette confiance à sa place.
Je ne juge pas cette histoire de famille. Je note seulement qu’elle explique peut-être pourquoi la question arrive si vite, avant toute tentative, comme un réflexe acquis plutôt que comme un choix.
Quand j’apprenais à piloter, je demandais sans arrêt confirmation à mon instructeur. « On monte à 8000 pieds ? » Chaque fois, il répondait la même chose : « C’est toi le chef, c’est toi qui décides. » Il a répété cette phrase jusqu’à ce que je ne demande plus. Jusqu’à ce que j’aie assez confiance en moi pour ne plus avoir besoin de la validation de quelqu’un d’autre. Il refusait le singe, et construisait autre chose à la place.
15 ans dans l’informatique bancaire. 9 ans à former des contrôleurs aériens. 16 ans à restaurer des montres mécaniques. Dans ces trois métiers, chercher au risque de se tromper était plus formateur que demander. Je ne refilais pas le singe à quelqu’un d’autre : je cherchais, seul. Parce que je me savais capable de trouver sans importuner autrui. La réponse existait quelque part, et la trouver faisait partie de la tâche. L’erreur n’était pas punie. On la corrigeait, on apprenait quelque chose au passage, et on poursuivait.
Un problème résolu seul laisse un acquis. Il peut se reproduire, la solution, elle, est déjà là. Un problème transféré ne laisse rien. Il reviendra, chez la même personne, qui ne saura toujours pas le résoudre.
Un horloger disait : « On n’apprend un mouvement qu’en le regardant tourner. Demande la réponse, et tu l’auras oubliée avant d’avoir reposé les brucelles. »
Il parlait d’observation.
Il parlait, sans le savoir, de ceux qui posent une question avant d’avoir tenté un geste.
Pierre — Chroniques en Marge
Pour les inadaptés lucides


