S'ennuyer ensemble, ça s’organise
Chronique #20 — Certains ont besoin que le temps soit rempli de l'extérieur. Pas moi.

Chaque année, pendant longtemps, le même week-end. Une connaissance de longue date organise sa grande fête annuelle. Préparatifs, trajet, organisation pour arriver avant les autres. La soirée suit un ordre immuable : apéro, arrivée progressive des convives, barbecue, fromages, conversations qui ne mènent nulle part. Le bruit monte. La disco finit par hurler Les Corons. Des gens dansent. Il est tard.
Le sommeil est court. Le petit-déjeuner vite avalé. Le bain dans la piscine d’eau salée poliment décliné. Puis l’autoroute du retour, pendant laquelle on débriefe : celui-ci, celle-là, tu as vu comment il était.
Un week-end entier. Il ne s’est rien passé. Les oreilles, elles, résonnent encore.
Pendant longtemps, j’y allais quand même. Cette année, un choix différent s’est imposé.
Le diagnostic était simple : je ne m’ennuie jamais. L’occupation se présente d’elle-même. Ma journée est pleine avant qu’on me la propose. Et les rares fois où rien n’est urgent, je me repose. Délibérément.
24 heures ne suffisent pas. Il y a toujours une montre à examiner, un texte à écrire, une cible à viser. La liste ne se vide pas. Elle se renouvelle.
Quand quelqu’un me demande si je viens au pot de départ, à la fête des voisins, à la brocante du weekend, je ne délibère pas. Mon temps est déjà attribué.
Une heure donnée à ce genre de soirée est une heure prise ailleurs. Sans remboursement possible.
Un rassemblement collectif a une fonction précise : organiser la présence. Pas nécessairement la substance.
Le pot de l’amitié, la brocante, la fête de quartier : des protocoles. Chacun sait ce qu’il doit faire : arriver, saluer, tenir un verre, dire quelque chose de neutre, repartir. On ne se parle pas vraiment. On se signale. On signale qu’on existe, qu’on est toujours là, qu’on fait partie du groupe. C’est utile. Pour certains, c’est vital.
Mais il y a deux types de lien social. Celui qui nourrit : une discussion qui va quelque part, un échange qui laisse quelque chose. Et celui qui entretient la façade : on se voit, donc on existe encore l’un pour l’autre. Le second n’est pas inutile. Il est coûteux en temps, et honnête sur ce qu’il est rarement.
Ces rassemblements ont aussi une fonction moins avouée : remplir le temps. Pour quelqu’un qui ne sait pas quoi faire de ses heures libres, la fête des voisins est une réponse. Le pot de départ, une occupation. La brocante, une sortie. Le rassemblement résout l’ennui par la présence collective. Il donne au temps vide une forme acceptable.
Pour quelqu’un dont le temps n’est jamais vide, l’équation ne fonctionne pas.
Ces soirées ne sont qu’un exemple. Le même mécanisme fonctionne au dîner de famille à quatorze, à l’assemblée générale du club local, au pot de départ du bureau. Des formats différents, le même protocole : organiser la présence, signaler l’appartenance, repartir comme on est venu.
Personne ne demande pourquoi on vient. On demande pourquoi on ne vient pas.
Quelqu’un qui décline systématiquement les invitations collectives entre dans une catégorie connue : asocial, dépressif, prétentieux. Le malentendu est structurel. Dans une culture où le rassemblement est la preuve du lien, celui qui ne vient pas produit quelque chose qu’ils peinent à comprendre.
L’idée qu’il pourrait simplement avoir autre chose à faire, quelque chose qui l’occupe vraiment, qui lui prend tout son temps disponible et qu’il ne terminerait jamais, cette idée-là ne circule pas facilement. Elle sonne comme une excuse polie. Ou pire, comme de l’arrogance.
Ce que les autres voient : quelqu’un qui refuse de jouer leur jeu. Ce qui se passe : deux personnes qui mesurent leur journée avec des instruments différents.
L’une mesure le temps en présences sociales accumulées. L’autre le mesure en choses faites, observées, comprises. Ni l’une ni l’autre n’a tort. Elles ne comptent pas avec les mêmes unités. Comment on occupe son temps n’appartient qu’à soi. Être curieux de tout rend simplement certains endroits intenables.
Un horloger qui restaure une montre ne la fait pas « dialoguer » avec les autres pièces. Chaque composant fait son travail seul, à sa place, avec une précision qui n’a pas besoin d’audience. C’est leur fonctionnement individuel et silencieux qui fait avancer l’heure.
Il parlait de mécanique horlogère. Il parlait, sans le savoir, de toutes les façons d’habiter le temps.
Pierre — Chroniques en Marge
Pour les inadaptés lucides

