Elle ne voit pas la ligne d’horizon. Elle voit son menton, agrandi sur l’écran, à deux doigts d’écartement. « Mais que c’est hooorible. » La ligne où le ciel rejoint la terre, là où le contraste se fond en composition équilibrée, disparait.
Je viens de passer trois minutes à la placer au bon tiers du cadre. Elle vient de passer trois secondes à trouver son double menton.
C’est ça, le problème. Personne ne regarde la photo. Tout le monde se regarde regarder la photo.
Avant, le déclic n’était qu’un début. La lumière tombait sur une pellicule qu’il fallait développer dans le noir, minuter, rincer. Puis venait le tirage : choisir un papier mat ou brillant, un contraste dur ou doux, selon l’émotion qu’on voulait transmettre. Des heures de laboratoire pour douze centimètres sur neuf.
La démocratisation des labos rapides a effacé ce travail de l’ombre. Une heure, un guichet, un sachet de photos toutes pareilles. Le smartphone a fini le travail : déclic, et le paysage est immortalisé. En format portrait, évidemment, parce que personne ne pense à tourner cet objet qu’on tient du matin au soir. Certains oublient même qu’en plus de faire défiler un fil d’actualité du pouce, l’appareil sait aussi enregistrer une tranche de vie.
Le travail de l’ombre n’a pas disparu. Il a changé d’outils. Le labo est devenu un logiciel, le bac de révélateur des curseurs sur un écran. Mais le malentendu, lui, n’a pas bougé.
« Votre téléphone fait de bonnes photos. C’est quelle marque ? Ah ouiiii, Samsung, je comprends ! » On me dit une version de ça depuis vingt ans. Jamais un peintre ne s’entend dire qu’il a un bon pinceau.
L’appareil enregistre des pixels. Bêtement. Il compte des valeurs de lumière sur un capteur, ligne par ligne, sans savoir ce qu’il regarde. Il ne recule pas de trois pas pour dégager un poteau électrique. Il ne revient pas à sept heures parce qu’à midi la lumière écrase tout. Il ne sait pas qu’un ciel vide en haut du cadre respire mieux qu’un ciel coupé à la moitié.
L’ambiance, il ne la capte jamais. Il n’a rien pour ça. L’émotion reste à moi : au moment où j’appuie, et encore après, devant l’écran, à choisir ce qui reste et ce qui part.
Le boîtier enregistre une décision. La décision, c’est moi qui la prends, debout dans le vent, en retard pour dîner.
Il y a ceux qui ne sortent jamais l’appareil. Ce ciel-là s’embrase, orange sous des nuages qui gonflent comme des mamelons, pendant que l’orage s’éloigne, et ils regardent. Juste ça.
Je les envie parfois. Pas de cadrage à négocier, pas de réglage à corriger, pas d’image à trier le soir. Juste le ciel, et eux dessous.
Puis je réalise que dans une semaine, ils auront tout oublié. Les mamelons qui gonflaient sous les nuages, la couleur exacte de l’incendie au-dessus des champs, l’heure qu’il était : disparus. Il ne reste rien à montrer, rien à retrouver, rien à comparer à la fois d’avant.
Regarder sans garder. Ça a un nom : l’oubli organisé.
Le déclic prend un quart de seconde. Ce qui vient après prend des heures.
Trier dix photos pour n’en garder qu’une. Recadrer, parce que le poteau électrique est resté malgré les trois pas. Corriger la balance des blancs, parce que le ciel de sept heures du soir n’était pas aussi orange que le capteur l’a cru. Pousser le contraste, la saturation, parce que l’arc-en-ciel qui se formait devant moi n’a laissé sur le capteur qu’une bande pâle et floue, sans rien de ce qui serrait la gorge en le regardant se dessiner. Comparer la version trois et la version sept, prises à quarante secondes d’écart, pour comprendre pourquoi l’une fonctionne et l’autre non.
Personne ne voit ce travail-là. On voit la photo finie, et on dit : « votre appareil fait de bonnes photos. »
Un mouvement de montre a cent vingt pièces. Aucune ne se voit, une fois le boîtier refermé. On ne regarde que l’aiguille qui avance.
Mon maître horloger parlait, sans le savoir, de la photographie : ce qui compte ne se montre jamais, seulement ce qui en résulte.
La prochaine fois qu’une photo vous plaît, de grâce, ne demandez pas quel appareil l’a prise. Demandez ce qui s’est passé entre le déclic et l’écran.
Pierre - Chroniques en Marge
Pour les inadaptés lucides


