Ce qu'un président ne peut pas changer, même s'il le veut
Chronique #13 - De Gaulle est parti en 1969. Sa constitution gouverne encore.

C’était un soir, à table avec des amis. On a parlé de la pluie, des prix, puis la conversation a glissé là où elle glisse toujours en ce moment : 2027. Qui voter ? Macron parti, le paysage recomposé, les candidats qui s’alignent. Les noms ont commencé à circuler, les arguments à se croiser. J’ai essayé d’introduire une autre question. Le fil a continué sans moi.
En rentrant, j’ai réalisé que c’était la sixième fois en un mois.
Même scène, décors différents. Un ami au téléphone. Une rencontre au marché. Une discussion qui part d’autre chose et finit là. À chaque fois, la même architecture de conversation : les noms, les programmes, les chances, les alliances possibles. Qui peut battre qui. Ce que l’un ferait que l’autre ne ferait pas.
Ce qui ne vient jamais, c’est la question du fond.
Le capot reste fermé
J’ai une image en tête depuis quelques semaines. On veut changer de voiture. On compare les carrosseries, on débat des finitions. L’hésitation porte sur la teinte. Le moteur, lui, est le même que celui de l’ancien modèle, défaillant depuis des années. Ce qui n’a jamais été expliqué finit par sembler inexplicable. Le capot reste fermé.
Ce qui attend le prochain élu à l’Élysée, c’est une architecture. Des articles constitutionnels qui permettent de gouverner sans vote. Un Conseil constitutionnel de neuf membres nommés par l’exécutif, sans élection, sans recours, dont les décisions s’imposent sans appel. Des corps d’État qui recrutent les mêmes profils depuis des générations, quelle que soit l’étiquette de celui qui a signé leur nomination. Un financement des partis calibré pour que ceux qui existent continuent d’exister.
Aucun complot. Aucune malveillance. Une mécanique, conçue à une époque précise, pour des raisons précises, par des gens qui avaient leurs propres raisons de la concevoir ainsi. Elle a ensuite développé sa propre logique de survie, comme tous les systèmes complexes.
Un élu gênant s’y adapte. Ou il s’y brise.
Ce qu’on n’apprend pas à l’école
La question qui suit est inconfortable : pourquoi cette étape manque-t-elle systématiquement ?
On n’apprend pas à penser le système à l’école. On apprend l’histoire des hommes qui l’ont traversé. Les présidents, les guerres, les grandes figures. Le programme d’éducation civique enseigne le fonctionnement formel des institutions : les articles, les chambres, les procédures, sans jamais poser la question de leur architecture d’ensemble, de ce qu’elle protège, de ce qu’elle empêche. Un élève sort du lycée en sachant qu’il a le droit de voter. Il sort rarement en sachant ce que son vote peut atteindre.
Le résultat s’explique sans chercher d’intention : on reproduit les catégories de pensée disponibles. La catégorie disponible depuis toujours, c’est le nom. Le roi, l’empereur, le général, le président. La politique française s’est construite sur la figure, pas sur le mécanisme. De Gaulle a écrit une constitution à son image, verticale et personnelle, conçue pour qu’un homme de caractère puisse gouverner vite et fort. L’homme est parti. La constitution est restée. Et avec elle, le réflexe d’attendre l’homme providentiel suivant.
La question qu’on ne pose pas
Ce qui immobilise le pays tient à une défaillance de grille de lecture, installée tôt, renforcée à chaque élection, jamais corrigée. Tant que la question centrale reste « qui ? », la réponse ne produit qu’une alternance de déceptions. Le système, lui, continue.
La prochaine fois que la conversation viendra, à table ou ailleurs, je pourrais tenter une autre question :
« Que devrait changer le président que tu éliras dans le fonctionnement d’une 6e République ?»
Je connais déjà ce que produira cette question. Un silence. Un raclement de gorge. Puis le retour à un nom, une faction, une personnalité. Par manque d’outils, rien d’autre. On ne peut pas débattre d’un moteur qu’on n’a jamais eu l’occasion d’ouvrir.
C’est là que tout se noue. Tant que l’école n’aura pas appris à lire un article constitutionnel comme on apprend à lire un bulletin de salaire (pour savoir ce qu’on nous retire avant de compter ce qu’il reste), la conversation tournera en rond. Le capot, lui, restera fermé.
En résumé, si l’on ose
Le débat présidentiel est un rituel bien rodé. Les noms changent, le cadre reste. Tant que la question collective porte sur le conducteur et jamais sur l’état du véhicule, le résultat sera le même : un nouvel élu, une nouvelle déception, un système intact.
L’histoire offre deux réponses aux systèmes qui se ferment : la révolution, avec ce qu’elle coûte, ou l’éducation, avec ce qu’elle demande de patience. 1789 a tranché vite. L’école prendrait plus longtemps : une éducation civique qui apprendrait à lire une constitution comme un contrat, à identifier ce qu’un article protège et ce qu’il empêche, à comprendre qui nomme qui et pourquoi cela compte. Je sais laquelle je préfère.
En attendant, la conversation continuera. Les noms défileront. Et quelque part sous le capot, le moteur tournera comme avant.
J’entends la voix de mon maître-horloger :
« Un rouage neuf dans un mouvement grippé ne tourne pas mieux »
Il commentait la restauration de montres. Il parlait, sans le savoir, de la Cinquième République.
Pierre - Chroniques en Marge
Pour les inadaptés lucides
Sources
Conseil constitutionnel : composition et mode de nomination — article 56 de la Constitution du 4 octobre 1958
Article 49.3 : article 49 alinéa 3 de la Constitution
Financement des partis : loi du 11 mars 1988 relative à la transparence financière de la vie politique
Programme d’éducation civique au lycée : Bulletin officiel de l’Éducation nationale, programmes de terminale


Ce qui est vrai pour la présidentielle française l'est tout autant pour les élections que nous avons chez nous en Suisse..., que ce soit pour élire nos conseillers communaux ou nos municipaux, nos conseillers d'état cantonaux ou fédéraux.
Notre génération a bénéficié de cours d'éducation civique qui étaient pas si mal conçus, mais qui auraient sans doute pu être approfondis peu avant la fin de l'école obligatoire, comme "répétition générale" avant notre majorité et notre entrée dans la citoyenneté active, mais aussi pour mettre ces questions plus approfondies sur la table des réflexions.
Mais, sans doute, cela n'est pas ce que désirent vraiment ceux qui nous gouvernent, surtout si le but est le maintien d'un ordre établi en évitant toute remise en question de la légitimité du pouvoir et des institutions... alors que le monde change et les priorités politiques devraient s'adapter à ces changements naturels.